Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/869

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perte de milliers d’êtres, mais contre le fléau réagissent les forces mises au service de la créature ; tous les individus d’une espèce ne périssent pas. La disette et la famine font des victimes sans nombre ; la subsistance n’est souvent obtenue par l’homme ou l’animal qu’au prix d’efforts énergiques, de ruses inouïes, de batailles terribles ; cependant il y a toujours des heureux. Fort inégale selon les êtres de diverses sortes, la lutte pour l’existence n’apparaît point nécessaire au même degré pour tous les individus de même origine. Par certain concours de circonstances, les uns ont la vie facile, la souffrance est ignorée. Les autres ne rencontrent que difficultés, ne connaissent que la misère ; malades par suite des intempéries et des privations, à peine parviennent-ils à se procurer quelques alimens. Une activité dévorante, un courage indomptable excités par l’instinct de conservation peuvent devenir insuffisans ; les forces s’épuisent, la mort frappe, des centaines, des milliers, des centaines de milliers de créatures succombent. Telle est, dans tous les temps, l’histoire sur la terre.

Un jour, en un coin du monde, deux bêtes carnassières que la loi de nature a rapprochées se trouvent dans une abondance extraordinaire ; les herbivores à peu près sans défense sont nombreux. Nos amateurs de chair fraîche vivent grassement ; les jeunes prospèrent à merveille, ils grandissent et bientôt ils multiplient, comme si leur race était privilégiée entre toutes. Tant de bonheur n’est pas durable. Peu à peu le gibier devient plus rare, la bête féroce a des semaines de jeûne ; elle laissera ses petits mourir de faim, faute d’une proie capable de les rassasier. Alors les pauvres êtres naguère pourchassés, qui sont parvenus à se soustraire à la voracité de dangereux voisins, retrouvent la tranquillité, et après peu d’années ils se montrent de nouveau en grandes troupes. Des herbivores jouissent-ils de l’abondance, leur population s’accroît avec rapidité, tous les membres de chaque famille ont la vigueur et la santé des créatures qui ne connaissent ni la souffrance ni les privations. Il n’est point donné par la nature à une espèce de prendre trop de place dans le monde. Propagés d’une manière excessive, les herbivores favorisent le développement de la gent carnassière ; la nourriture manque, le soleil a grillé l’herbe et le feuillage, l’inondation couvre la terre, on ne saurait compter les victimes. Seuls, quelques individus, servis par l’adresse, par une robuste constitution ou mieux encore par le hasard, échappent au désastre ; mais ils languissent peut-être, ils auront une progéniture faible. Parmi les représentans de tous les groupes du règne animal, on remarque des individus d’une beauté exceptionnelle annonçant une existence passée sans trouble et des individus chétifs portant le signe de la misère qu’ils ont éprouvée. La vigueur ou l’appauvrissement physique va-t-il se