Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 3.djvu/903

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Il n’est pas téméraire d’affirmer qu’avant peu le gouvernement sera conduit à faire appel à l’impôt direct ; les droits de consommation, d’une rentrée toujours incertaine, ne peuvent dépasser certaines limites au-delà desquelles l’augmentation des tarifs devient improductive. Il y a des sources auxquelles nous ne saurions puiser désormais sans risquer de les tarir, et nos représentans auront à restreindre leurs recherches dans un champ de plus en plus limité ; le jour est proche où il faudra bien demander à l’impôt foncier les subsides qu’il semble à même de fournir. Comment hésiter dès lors à prendre des mesures immédiates pour faire disparaître les énormes inexactitudes du cadastre ? serait-il juste, serait-il politique, serait-il prudent au point de vue du trésor d’aggraver des inégalités contre lesquelles proteste le sentiment public ?

Une dépense annuelle de 8 à 10 millions suffirait, d’après les hommes spéciaux, à refondre en quinze ou vingt ans le cadastre. Ce chiffre serait encore très inférieur à la plus-value qu’on obtiendrait certainement sur l’impôt foncier le jour où il serait équitablement réparti. En dirigeant habilement les travaux, en les entreprenant d’abord sur les points où le revenu s’est augmenté dans une large proportion, dès les premières années les frais de l’opération pourraient être facilement couverts, et probablement avant peu le budget se trouverait doté de recettes importantes.

Il est dans la nature humaine de préférer souvent un inconvénient réel à l’inconnu d’une réforme, de supporter les situations les plus gênantes plutôt que de s’en affranchir au prix d’un effort soutenu : l’habileté cependant, plus encore la prudence, commandent d’envisager la vérité en face, de ne pas décliner les responsabilités, de ne pas éluder toujours des difficultés que le temps ne détruit pas. Certes l’état de nos finances après des désastres sans précédens est meilleur qu’on n’aurait pu l’espérer. Ne nous faisons pas néanmoins d’illusions ; la situation présente n’est pas sans de graves embarras, embarras qui demain peut-être deviendront plus pressans encore ; ne prenons pas l’habitude des solutions au jour le jour, gardons-nous des expédiens qui reculent le danger sans le conjurer. Comme les individus, les nations ne se relèvent et ne grandissent que lorsqu’elles savent, par des études patientes, par des mesures préparées en vue de l’avenir, assurer, même au prix de certains sacrifices, la prospérité du lendemain. Mettons-nous donc en mesure dès aujourd’hui, par une enquête sévère, entreprise avec courage, poursuivie sans défaillance, de réformer un mécanisme vicieux, qui nous paralyserait le jour où l’impôt foncier deviendrait la ressource la plus certaine, peut-être l’unique ressource de notre budget.


E. HELY D’OISSEL.