Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 10.djvu/877

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méditée dans les familles au moins autant que dans les temples, compagne et consolatrice du pauvre, du marin, de l’émigrant, vénérée par tous les partis religieux comme une dictée divine, maladroitement attaquée par le vieux déisme, ingénieusement défendue par les apologistes de l’époque précédente, la Bible était en possession d’une suprématie que les rares libres penseurs de l’Angleterre moderne n’osaient pas même contester publiquement.

Ce n’est pas un calcul hypocrite, c’est une timidité parfaitement sincère, comparable à celle de tant de pieux catholiques de nos jours aux prises avec les prétentions exorbitantes de la papauté, qui retint si longtemps les théologiens anglais les plus libéraux sur le bord de la critique biblique. Tandis qu’en Allemagne, en Hollande, en Suisse, à Strasbourg, la critique religieuse envisageait hardiment toutes les faces du problème biblique, le protestantisme anglais, ses universités, ses scholars, ses savans et laborieux écrivains semblaient se tenir systématiquement à l’écart d’un ordre de recherches qui allait en s’enrichissant chaque jour et en précisant ses conclusions. Qu’on lise par exemple les ouvrages de feu le docteur Whately, archevêque anglican de Dublin, et qui fut quelque temps l’un des prominent men du libéralisme religieux d’Angleterre. C’était un homme d’un grand savoir, d’un esprit très alerte, d’idées parfois très bizarres, mais en somme penseur distingué, polémiste incisif, qui combattit de bonne encre les mièvreries puséistes et les intolérances puritaines. Eh bien ! ses ouvrages, tout en portant les marques d’une érudition très réelle au service d’une intelligence d’une rare lucidité, dénotent une âme vierge de critique. Les questions que la critique soulève, les solutions qu’elle propose, les faits patens eux-mêmes qu’elle allègue, il ne les voit pas, il ne veut pas les voir, il ne répond guère que par des paroles irritées aux importuns qui les lui objectent. Et il est loin d’être seul sur ce terrain arbitraire. Je ne sache pas qu’avant le milieu de notre siècle l’Angleterre ait produit une seule œuvre notable de critique biblique.

Ce qu’il fallait pour qu’un changement s’opérât à cet égard, c’était donc moins une importation de connaissances étrangères qu’une modification dans le sentiment religieux national. C’est pourquoi S. Coleridge, puis le grave et mystique Thomas Arnold, célèbre directeur de Rugby, ouvrirent l’église d’Angleterre aux idées nouvelles bien moins par une participation personnelle aux travaux de la critique religieuse que par le genre de piété qu’ils propagèrent chez leurs disciples.

Le docteur Thomas Arnold est mort en 1841, entouré du respect universel et de l’ardente affection de tous ceux qui l’avaient connu de près. Homme d’idéal, d’une piété communicative, il possédait à