Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 11.djvu/129

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de l’humanité, la main était encore maladroite et inexpérimentée. Souvent elle ne pouvait même pas s’essayer à des ébauches grossières ; certaines races semblent avoir été totalement incapables d’un pareil travail. Bien des populations sauvages se bornèrent à entailler une matière dure, à y faire des marques de diverses formes auxquelles elles attachaient les notions qu’il s’agissait de transmettre. On incisait l’écorce des arbres, la pierre, on gravait sur des planchettes, on dessinait sur des peaux ou de larges feuilles sèches les signes conventionnels qu’on avait adoptés ; ces signes étaient généralement peu compliqués. On employa aussi des lanières, des cordes auxquelles on faisait des nœuds à la façon de ces gens qui font à leur mouchoir une corne pour se rappeler une chose qu’ils craignent d’oublier le lendemain. Suivant la tradition chinoise, les premiers habitans des bords du Hoang-Ho se servaient de cordelettes nouées à des bâtons en guise d’écriture. Ce procédé est encore usité chez les Miao, barbares des montagnes du sud-ouest de la Chine ; il ne semble guère propre à consigner des idées bien complexes, à relater des événemens étendus. Pourtant au Pérou il donna naissance à un système très perfectionné de notations, les quipos, où, par l’association de cordelettes de différentes couleurs diversement agencées, on était parvenu à exprimer une foule de choses, en sorte que dans l’empire des Incas les quipos suppléaient assez heureusement à l’ignorance de l’écriture. Les bâtons noueux attachés à des cordes paraissent en Chine avoir été le point de départ de ces mystérieux diagrammes dont on faisait remonter l’invention au roi Fou-Hi et dont il est traité dans l’Y-King, un des livres sacrés du Céleste-Empire. Avant que l’alphabet ouigour, d’origine syriaque, eût été adopté chez les Tartares, les chefs se servaient pour transmettre leurs ordres des khé-mou ou bâtonnets entaillés. Quand les populations germaniques reçurent la connaissance des lettres latines, elles leur donnèrent le nom de buch-staben, dont le sens primitif est celui de bâtons, parce que des bâtonnets entaillés avaient d’abord servi à ces populations de moyens pour se communiquer leurs idées. L’expression correspondante de bok-staben désigne encore chez les Scandinaves les baguettes sur lesquelles on grave des signes mystérieux ; cela rappelle ce que nous rapporte Tacite des anciens Germains, lesquels faisaient des marques aux fragmens d’une branche d’arbre fruitier qu’ils avaient coupée, et se servaient des morceaux ainsi marqués pour la divination.

La représentation figurée des objets se prêtait plus que ces grossiers procédés à traduire aux yeux la pensée ; elle en assurait mieux la transmission. Aussi la plupart des tribus sauvages douées de quelque aptitude à dessiner y ont-elles eu recours. C’est de là qu’est sortie l’écriture proprement dite. On a rencontré chez une