Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 11.djvu/140

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employait les idéogrammes pour qu’on les pût condamner. L’abandon absolu de tels caractères n’était possible que chez un peuple qui n’y était pas enchaîné par la tradition, qui, ayant reçu de l’étranger la connaissance de l’art d’écrire, pouvait faire un choix entre les signes qu’on lui apportait, se contenter d’un certain nombre de caractères phonétiques représentant les monosyllabes, voire de pures articulations. Les choses se passèrent ainsi à l’extrémité orientale de l’Asie, chez les Japonais. Ils avaient reçu, au plus tard vers la fin du IIIe siècle de notre ère, les livres chinois ; ils s’étaient peu à peu familiarisés avec cette littérature. La connaissance de l’idiome du Céleste-Empire se répandit donc au Japon, et l’on y prit ainsi l’habitude d’en employer les caractères ; mais la prononciation et la grammaire japonaises diffèrent profondément de la prononciation et de la grammaire chinoises. Afin de pouvoir lire ces signes, auxquels s’attachaient de certains sons monosyllabiques, il fallut introduire dans leur valeur phonétique des changemens qui en permissent l’articulation à des bouches japonaises. De là pour bon nombre de caractères chinois, notamment pour ceux qui impliquaient des lettres que l’idiome japonais ne possédait pas, des modifications de prononciation assez considérables. Les signes empruntés aux Chinois reçurent donc souvent de nouvelles valeurs phonétiques ; en même temps les Japonais, dont l’intelligence pouvait être mise en défaut par la différence que l’ordre des mots offre en chinois, comparé à leur propre langue, introduisaient dans l’écriture de l’empire du Milieu certains signes destinés à rétablir l’ordre syntactique tel que l’exige leur idiome national et notaient certaines flexions. On le voit, ils en usèrent avec le système graphique qui leur était apporté comme les Assyriens en avaient usé à l’égard du système graphique des Accadiens. Au Japon comme en Assyrie, l’écriture idéogrammatique était passée d’un idiome à un autre idiome d’un génie tout opposé. On a aussi observé un fait analogue pour l’écriture pehlevi lorsque des populations d’idiome iranien en faisaient usage.

Les Japonais s’habituèrent à désigner les signes monosyllabiques qu’ils tenaient de leurs voisins par les sons qui y répondaient dans leur système de lecture, soit que ces caractères eussent gardé le monosyllabe chinois, soit qu’on lui eût substitué une syllabe japonaise, soit que, s’attachant au sens idéographique, on eût dénommé le signe par le nom japonais de l’objet qu’il représentait. Ce peuple se trouva ainsi posséder un syllabaire qu’il adapta à sa langue ; mais, celle-ci étant polysyllabique, les Japonais rendirent les mots de plus d’une syllabe par autant de caractères qu’il y avait de syllabes composantes, recourant d’ailleurs pour le tracé des caractères à la forme cursive chinoise ; c’est ce qui constitua