Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 11.djvu/142

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beaucoup ce chiffre, car à l’aide d’un système de points ou de petits traits indiquant un adoucissement dans la prononciation de la consonne initiale, on opère dans la syllabe un véritable changement de lettre. Si les caractères kata-kana, de forme carrée, lourde et de petite dimension, offraient des avantages pour la clarté, ils ne se prêtaient guère à la rapidité du tracé, et cela fit imaginer au Japon une autre sorte d’écriture, le fira-kana, fondée sur le même syllabaire, mais imitée de cette écriture cursive chinoise dite tsaô-cho, c’est-à-dire écriture des plantes, et où l’on tend constamment à abréger les élémens du groupe constituant le signe. Dans le fira-kana, les formes s’arrondirent, des ligatures réunirent les traits entre eux. Si l’on obtint ainsi un dessin infiniment moins élégant et moins clair, on eut en revanche une écriture d’une exécution beaucoup plus rapide. Telle fut l’œuvre de deux bonzes qui vivaient au IXe siècle de notre ère, et depuis cette époque le fira-kana a prévalu dans la grande majorité des livres japonais : mais le progrès amené par l’invention de ces deux genres d’écriture fut entravé par la persistance de l’usage des caractères chinois. La langue du Céleste-Empire continuant à être fort répandue au Japon, elle exerça sur la littérature de ce pays une influence analogue à celle que l’arabe a exercée sur le persan et le turc. Une foule de mots chinois passèrent dans le style japonais, et en les écrivant on leur laissa la forme graphique qu’ils avaient originairement. De là le mélange qui s’observe sans cesse dans les livres japonais de caractères de l’irofa et de signes chinois, mélange qui ne contribue pas peu à la difficulté qu’éprouvent les Européens à apprendre à lire ces livres.

Les Japonais s’en tinrent là et ne dépassèrent pas le procédé syllabique ; ils l’ont toutefois réduit à sa plus grande simplicité. Il y a loin en effet du petit nombre de signes du kata-kana au syllabaire si riche des Assyriens. Malgré leur intelligence, les hommes de l’empire des Daïris n’ont pas su distinguer dans l’articulation ce qui constitue la consonne et la voyelle, et affecter à chacune de ces lettres un caractère séparé, susceptible de s’emboîter pour ainsi dire avec un autre, comme dans la voix la consonne s’emboîte sur la voyelle. Ce progrès était réservé à un peuple habitant l’autre extrémité de l’Asie ; c’était à lui tout au moins que devait appartenir la gloire de faire de l’alphabétisme la base même de l’écriture. L’invention de l’alphabet n’a point été, à ce qu’il semble, une création spontanée, comme celle des bonzes japonais dont il vient d’être parlé ; elle fut le produit d’un long travail ou plutôt d’une longue pratique graphique, qui eut l’Égypte pour théâtre et où le peuple de Chanaan alla chercher les élémens qu’il devait mettre en œuvre.