Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 11.djvu/176

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


un autre commerce, plus remuant à la surface, non moins prudent au fond : celui qui travaille depuis dix ans, non sans succès, à faire de Bordeaux un grand entrepôt de matières premières et de denrées coloniales.

Bordeaux fournit un peu plus de la moitié de l’exportation totale des vins français ; les provinces moins bien partagées, et même la Bourgogne, malgré la susceptibilité de ses vins, commencent à regarder plus souvent du côté des frontières. C’est que le goût des vins français n’est plus seulement à l’étranger la marque d’une haute éducation : la roture en Angleterre apprécie le claret ; mais elle a le palais moins délicat, et ne distingue plus le Bordeaux retour des Indes d’un petit vin campagnard. Quant aux vins de Champagne, ils continuent à se répandre dans le monde entier sur les pas de la civilisation, et, comme on porte des toasts à Shanghaï et à Yeddo, la Chine et le Japon ont leur part de ces envois. Des pays tristes comme l’Espagne, ou fatalistes comme la Turquie, sont seuls réfractaires à la gaîté communicative du vin de Champagne.

Cette exportation de produits agricoles a-t-elle atteint ses limites ? peut-elle devenir un instrument de conquête lointaine ? La nature a mis des bornes à la fécondité du sol, et, dussions-nous défricher encore plus d’un coin de terre aride, simplifier nos cultures, améliorer notre outillage, l’augmentation ne saurait être que lente et graduelle. Quant à la direction imprimée au commerce, elle suit aussi certaines lois : les blés obéiront toujours au marché intérieur, les fruits qui se corrompent ne dépasseront guère l’autre côté de la Manche ; les denrées alimentaires ne sont pas le meilleur moyen de s’ouvrir un pays neuf, car en toute contrée le mode de nourriture est personnel à l’habitant ; c’est son premier soin ou plutôt sa raison d’être dans le milieu où il vit, et sur ce chapitre il ne peut guère vivre d’emprunt. Nos vins eux-mêmes ne conviennent pas à toutes les races du monde ; le sauvage, qui aime l’eau de feu, trouverait notre vin de Bordeaux insipide ; dans beaucoup de lieux, la religion ou les mœurs en proscrivent l’usage ; mais partout où un Européen pose le pied on peut vendre une bouteille de vin, et notre commerce agricole épuisera le sol avant d’avoir atteint les limites de la civilisation.

Interrogeons à son tour l’industrie, — non pas qu’il soit possible de faire une nomenclature, car où commence, où finit l’exportation ? Toutes les industries ont l’ambition légitime d’exporter ; mais il eu est qu’un mouvement vigoureux pousse au dehors ou qu’une longue habitude y retient. Voici d’abord un groupe fort connu du public, celui des raffineurs de sucre, groupe isolé, car les fabricans de sucre indigène ont des intérêts différens. L’industrie du sucre en France, comme élément d’exportation, présente ce trait singulier, qu’elle a