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La mécanique des passions peut être envisagée à deux points de vue : ou bien l’on peut étudier l’action et la réaction réciproques des passions dans des personnages distincts, ou bien l’action des passions dans un seul et même personnage. Action externe ou développement interne de la passion, tels sont les deux cas dont nous chercherons dans Racine les lois et les applications.

L’influence réciproque des hommes les uns sur les autres, en vertu des lois seules de la passion et de ce que nous avons appelé l’automatisme de l’âme, peut se ramener à deux lois que nous appellerons l’une la loi des contre-coups ou des réactions, l’autre la loi de suggestion. Nous trouvons un exemple de la première dans Andromaque, de la seconde dans Briiannicus.

Dans une de ses conférences, M. E. Legouvé a exposé l’opinion de Scribe sur Andromaque. Le plus grand de nos mécaniciens dramatiques jugeant le plus tendre, le plus pathétique, le plus profond de nos poètes, quoi de plus piquant ! Qu’admirait donc Scribe dans Andromaque ? Ce que tout le monde y admire d’abord, bien entendu, mais encore quelque chose de plus. Ce qui frappait surtout Scribe, c’était la savante facture de la pièce, l’entente de la scène, l’art de la construction théâtrale. Il y admirait son propre génie, cet art élégant et profond de combinaison et d’agencement où il était lui-même passé maître. En un mot, tandis que le profane est tout entier aux merveilles de la passion d’Hermione et de la tendresse d’Andromaque, Scribe, comme derrière la scène, admirait le mécanisme de l’action. Et en effet rien de plus savant que la composition d’Andromaque. Mais où ce savant mécanisme théâtral a-t-il pris sa source ? Dans le mécanisme même de la passion. S’il y a un drame où l’homme apparaisse comme un automate spirituel, c’est dans ce premier chef-d’œuvre de Racine. Excepté dans le personnage d’Andromaque, le libre arbitre n’y joue aucun rôle. Tous les personnages sont la proie non pas du destin, comme chez les Grecs, mais des passions, et non-seulement de leurs propres passions, mais des passions d’autrui. Aucun ne se possède : tous sont entraînés et ballottés. On peut dire d’eux ce que Malebranche disait si énergiquement de l’homme : « Il n’agit pas, il est agi. »

Voyez en effet : quel est le sujet et le nœud de la tragédie ? Quatre personnages remplissent le drame : Oreste, Hermione, Pyrrhus, Andromaque. Oreste aime Hermione, qui ne l’aime pas ; Hermione aime Pyrrhus, qui ne l’aime pas ; Pyrrhus aime Andromaque, qui ne l’aime pas. Ainsi trois groupes de termes opposés qui se repoussent et s’attirent à la fois ; Oreste et Hermione, Hermione et Pyrrhus, Pyrrhus et Andromaque. On pourrait presque donner à ce