Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 11.djvu/286

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Hermione, si elle avait eu une ombre de sagesse ? Tout promettre, se faire sa protectrice, et par-dessus tout l’éloigner de Pyrrhus, et les empêcher de se réunir, même un instant. Au contraire, l’orgueil de l’amour triomphant, la haine d’une rivale, la joie de la voir humiliée, tout lui ferme les yeux, et elle laisse échapper ce mot fatal :

S’il faut fléchir Pyrrhus, qui le peut mieux que vous ?


Par cet emportement déréglé, elle renvoie elle-même Andromaque aux pieds de Pyrrhus ; elle rallume de celui-ci les feux mal éteints ; elle travaille à sa ruine, et elle relève le drame, une seconde fois prêt à se dénouer. Ici encore c’est la psychologie qui est la source de la science théâtrale.

Andromaque a vu Pyrrhus : elle a pleuré, elle a supplié, et sans rien promettre elle a vaincu ; mais elle sent bien que cette victoire c’est la défaite. Maintenant Astyanax ne peut être sauvé que par une rupture avec la Grèce. Peut-elle engager Pyrrhus dans une telle entreprise et se croire libre encore ? Il faut donc céder ; mais elle n’en a pas le courage. Elle espère enfin trouver auprès du tombeau d’Hector une inspiration qui la sauve : elle la trouve en effet. On sait par quelle combinaison elle croit pouvoir concilier sa conscience et son amour maternel : c’est d’épouser Pyrrhus et de se tuer sur l’autel, se fiant à sa parole pour le salut de son fils. Cette résolution est-elle aussi sage qu’elle le croit ? A-t-elle bien calculé en supposant que, trompé par sa mort et n’étant plus captivé par ses charmes, Pyrrhus pourra et voudra encore sauver Astyanax du courroux des Grecs ? N’est-ce pas ici la mère qui s’immole à l’époux et qui livre au hasard, c’est-à-dire à la parole d’un roi barbare, dont elle a tant de fois flétri les crimes, le salut de son fils ? Telles sont les objections de la froide raison ; mais les sentimens les plus nobles ont aussi leurs illusions. Heureuse d’avoir trouvé un biais qui satisfasse à la fois son cœur de mère et son cœur d’épouse, elle cède enfin ; elle consent à donner sa main. Qui sait ? Une fois le sacrifice fait, peut-être l’amour d’Astyanax eût-il arrêté le poignard de la fidèle épouse ; peut-être l’intention qu’elle avait eue de se donner la mort lui eût-elle paru suffisante pour apaiser les mânes de l’époux involontairement trahi ; mais une autre catastrophe vient empêcher celle qu’elle a méditée et mettre d’accord son devoir et son cœur.

Le consentement d’Andromaque lui ramène Pyrrhus. Il lui offre sa main comme tout à l’heure à Hermione. Cette fluctuation, il faut l’avouer, n’est pas très conforme à la dignité tragique. Hermione le lui fait sentir plus tard :