Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 11.djvu/314

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garantir du mal tant que le moi qui pense et veut en nous n’est pas en harmonie par ses pensées et ses volontés avec les voies du vrai souverain.

Assurément M. Lecky s’est mépris du tout au tout sur le grand courant du progrès en ne voyant pas que cette intuition-là représentait un accroissement réel de la conscience humaine, et en la confondant avec l’aveuglement doctrinaire d’où étaient sorties les excommunications et les persécutions du moyen âge. A proprement parler du reste, la persécution n’est la fille d’aucune doctrine. Les hommes ont persécuté parce qu’ils croyaient, faute de conscience, à la toute-puissance de la force ; ils ont persécuté pour cause politique quand les opinions religieuses ont cessé d’être l’objet de leurs haines et leurs espérances, et si la persécution a reculé, c’est simplement dans la mesure où les consciences ont commencé à s’apercevoir que la contrainte n’avait pas le pouvoir de créer ou de détruire directement les vraies croyances latentes qui décident de ce que les hommes peuvent et ne peuvent pas vouloir. Suivant une des fines observations de M. Lecky lui-même, ce sont les jésuites, ce sont les Mariana, les Sa, les Carnedi, qui ont revendiqué pour les peuples la liberté de déposer leurs rois, qui ont propagé l’idée que la société avait son origine dans un contrat volontaire, qui ont soutenu le libre arbitre contre les jansénistes et les calvinistes. Cela se conçoit. En soutenant toutes ces libertés, ils se ménageaient à eux-mêmes celle de conclure qu’il n’y a rien chez les êtres pensans qui empêche un certain pouvoir religieux de faire croire n’importe quoi à n’importe qui. Toutes les conquêtes qui ont restreint la dictature des églises ou des pouvoirs civils, tout l’espace qu’a gagné la conscience individuelle, nous les devons à ceux qui, au nom de la prédestination bien ou mal entendue, ont affirmé que les croyances ne dépendent de la volonté de personne, que l’on croit ce qu’il plaît à Dieu et parce que l’on ne peut faire autrement.

J’imagine que, d’après le passé, on peut, sans trop de risque, prédire l’avenir. Si jamais l’esprit de dictature doit disparaître, la délivrance ne viendra certainement pas de ce que les intelligences auront encore mieux reconnu les utilités du doute et du libre examen, ni de ce que les F. Bastiat auront proclamé plus haut que l’éducation ne regarde pas l’état, ni surtout de ce que les optimistes auront cru plus aveuglément que le laisser-faire suffit à tout ; elle nous viendra seulement en tant que la conscience aura encore mieux senti la prédestination qui réside dans l’état moral des hommes, et en tant que les esprits auront puisé dans ce sentiment-là l’idée d’un nouveau moyen d’ordre : l’idée de remplacer les pouvoirs qui imposent une règle pratique que tous doivent suivre en dépit de leurs irrésistibles volontés par un ensemble d’influences