Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 11.djvu/321

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dogmatisme autoritaire qui a de nouveau asservi les consciences. L’idée luthérienne, que la foi qui sauve résulte d’un décret comme ceux du destin antique, a entretenu, par la religion même et par son influence sur les imaginations, la vieille habitude intellectuelle de se représenter tout ce que l’homme peut éprouver comme l’effet direct d’une contrainte extérieure. Après les croyans, qui avaient senti leur propre croyance comme le résultat d’une indicible nécessité agissant en eux-mêmes, sont venus les raisonneurs qui, en cherchant à comprendre, sont partis surtout de l’hypothèse païenne par laquelle Luther s’était rendu compte après coup de son irrésistible sentiment. Pour eux, il n’a plus été question du Dieu des vivans, qui détermine les pensées des êtres pensans en déterminant leur manière d’être. La théologie officielle est revenue sourdement au dieu potentat, au dictateur qui décide d’avance le fruit que chaque arbre doit porter ; la religion s’est retransformée en une orthodoxie, en une définition officielle de ce que tous doivent tenir pour vrai indépendamment de leur propre conscience.

Comme illustration de ce dogmatisme et comme indice aussi de l’action que la théologie des églises exerce sur la raison laïque, je mentionnerai une polémique dont retentit en ce moment la presse anglaise. En 1874, sous le titre de la Religion surnaturelle, il a paru deux volumes qui en sont à leur cinquième édition, si je ne me trompe, et qui ont, dit-on, pour auteur le neveu même d’un théologien fort connu par ses tendances presque catholiques. En tout cas, les négations de l’écrivain ne sont réellement que la contrepartie du même esprit dont il attaque les affirmations. Je n’entends point contester l’importance des questions historiques qu’il discute ; mais, à mon sens, ce qu’il y a de plus notoire dans cette polémique, c’est le terrain sur lequel la lutte est portée, avec l’assentiment de toutes les parties, y compris en apparence le public. L’adversaire du surnaturel accepte le débat comme il a été posé par deux des plus célèbres Bampton lecturers, c’est-à-dire par deux des principaux théologiens qui, aux termes d’une fondation Bampton, ont été appelés à prononcer une série annuelle de discours sur les évidences du christianisme. Les deux champions auxquels je fais allusion sont le docteur Mansel, — le disciple de sir W. Hamilton et l’éditeur de ses œuvres, — et le docteur Moseley. Tous deux, avec bien d’autres dignitaires de l’église anglicane, s’étaient appliqués à défendre leur théologie en présentant le christianisme comme une pure doctrine métaphysique appuyée sur des miracles. L’auteur anonyme consacre plusieurs chapitres à démontrer que les deux docteurs ont eu pleinement raison, que le christianisme en effet n’est qu’un ensemble d’assertions relatives à ce qui existe et ce qui se passe par-delà notre expérience intime, comme par-delà,