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des pompes, des rites ou des dogmes de nature à prendre les masses par leur imagination pour les mieux disposer à abdiquer leur sens propre entre les mains d’un directeur spirituel.

Quant à l’autre section du protestantisme, l’écueil sur lequel elle a donné est celui dont les premiers réformateurs s’étaient trop approchés en accordant une place excessive au dogme du pardon gratuit par la foi. Dès le principe, le calvinisme des pays latins s’était montré plus radical que le luthéranisme : il avait fait la part moins large à la tradition, aux liturgies, aux institutions ecclésiastiques, et implicitement, sinon explicitement, il avait ainsi grandi la part de l’individu. Le danger de ce mysticisme latent a été conjuré d’abord par la forte organisation que les églises presbytériennes s’étaient donnée en leurs jours de foi entière ; mais en Angleterre, où le calvinisme n’a été qu’une secte dissidente, et dans les autres pays où il n’existe plus qu’à l’état de groupes disjoints, soumis au régime du suffrage universel, l’individualisme exagéré qu’il impliquait s’est donné pleine carrière. Il a surgi nombre de petites églises qui se sont isolées pour abonder plus librement dans le sens de leur penchant, et surtout pour être plus libres de croire, comme les premiers quakers, que les écoles humaines, les formes arrêtées de prière, les précautions terrestres en un mot, étaient seules ce qui empêchait les individus d’avoir tous pour maîtres l’Esprit-Saint lui-même. Bref, les sectes dissidentes ont été si optimistes à l’égard de l’individu et si pessimistes à l’égard de la prudence générale, elles ont si bien fondé non pas la liberté, — qui est excellente, — mais le laisser-faire sans tradition, sans éducation commune, que les idées religieuses n’ont pu manquer, ici ou là, de retomber sous l’empire des sentimens d’intérêt personnel et des illusions d’imagination, qui sont les seules données que les majorités incultes trouvent en elles-mêmes.

Aujourd’hui, sous le vent des doctrines du jour, cette confiance en l’individu a produit un idéalisme de théologiens qui se confond plus ou moins avec le libéralisme et le radicalisme politiques. Chez les uns, il n’est plus guère qu’une sorte de fouriérisme désorganisateur. Il prétend faire cesser les divisions en abrogeant tout devoir, tout engagement, en abolissant les synodes, les confessions de foi, en proclamant au spirituel la souveraineté de chaque commune, que dis-je ! de chaque pasteur une fois élu, et en employant la contrainte des lois à nous faire un monde de molécules disjointes qui n’auraient plus que la foi en un Dieu et en un devoir conçus par chacun comme il lui conviendrait. Chez d’autres, ce même anabaptisme est plus mystique ; il sent que les individus ont besoin d’être éclairés ; mais parce que la sagesse collective a été faillible,