Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 11.djvu/324

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il suppose les yeux fermés que l’individu doit être infaillible et que la vérité complète ne peut manquer de se faire chez tous, pourvu que la société ne fasse rien. Du reste il n’est pas en peine d’inventer une mythologie pour se persuader ce qu’il désire. Il se dit que la vérité éternelle est inconcevable pour l’homme, mais qu’elle s’est objectivée, personnifiée, et qu’elle vient nous trouver, comme un objet surnaturellement sensible, pour entrer en nous par une sorte de sensation spirituelle. Toujours le salut par le renoncement à toute théologie.

Du reste le luthéranisme et surtout l’anglicanisme ont donné naissance à un autre mysticisme qui est beaucoup plus pratique sans doute, qui s’adresse beaucoup moins à la soif d’indépendance et beaucoup plus aux meilleures aspirations morales, mais qui, par ses moyens d’action, n’est malheureusement pas à la hauteur de ses intentions. Je veux parler du piétisme ou plutôt du méthodisme, qui est le piétisme militant, le piétisme priant, voulant et agissant, le piétisme avec la foi des Anglais en la volonté, et leur tendance à la monomanie. Il y aurait un intéressant chapitre à écrire sur l’œuvre religieuse de l’Angleterre. Nulle nation ne s’est montrée plus généreuse qu’elle, plus zélée pour venir en aide aux besoins moraux et physiques de tous les peuples, et ses dissidens n’ont pas été les moins ardens à payer de leur personne et de leur bourse. A Paris, dans nos quartiers populaires, ils tiennent depuis longtemps déjà des réunions du soir où il se fait, en mauvais français, une immense dépense de bonne volonté pour combattre le cynisme haineux qui couve dans les bas-fonds de la société et que l’ignorance encourage aux rêves les plus insensés ; mais, si l’on regarde aux procédés que ce zèle intarissable de l’Angleterre a généralement employés dans ses missions et ses propagandes, on est désolé, choqué par je ne sais quelle étroitesse agressive et têtue. Le croyant, dévoré par le désir de faire le bien, est esclave d’une idée fixe qui lui persuade que son premier devoir est de se borner à répéter scrupuleusement certains versets de la Bible, et à les faire apprendre par cœur même aux bébés. Il se croirait en révolte contre Dieu s’il se permettait présomptueusement d’ajouter quelque chose aux mots du texte et de chercher lui-même à développer l’esprit de ses auditeurs. L’Angleterre, par ses sentimens et sa volonté, a eu le génie d’utiliser les moindres instrumens et de réussir remarquablement à faire pénétrer dans les caractères un sentiment fixe de devoir. Par son intelligence, elle a eu le défaut d’amoindrir les grandes doctrines en ne s’en servant que pour une fin utilitaire et immédiate. Quant à elle, elle a inventé le méthodisme et le ritualisme, et par ces deux interprétations elle travaille de toute sa force