Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 11.djvu/334

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


faires, il faut qu’il puisse étudier librement nuit et jour, afin de devenir un zadik le maître des dévots et des justes,

— Ce serait bien en effet, mais l’argent…

— L’argent ?… Rosenstock n’a-t-il pas une fille, une belle fille qui vaut son pesant d’or ? Il peut la donner à ton fils et le rendre riche ainsi.

Le père Konaw fut ébloui, mais il ne consentit pas trop vite ; un homme tel que lui aurait eu honte de fondre comme un mendiant sur une riche fiancée. Il demanda du temps pour réfléchir, et Rosenstock s’estima heureux qu’il voulût bien au moins prendre sa demande en considération ; quelques jours après, il se remit à parler mariage et trouva cette fois une oreille complaisante. Tout fut réglé sans délai : on ne consulta point les enfans ; Konaw ne jugea même pas nécessaire de présenter son fils à l’héritière qu’il devait épouser. Jehuda équipé, pourvu d’argent, grâce aux largesses de son futur beau-père, fut conduit jusqu’au chef-lieu par le vieux Konaw, et, là, ayant reçu le bien le plus précieux que pût lui donner ce dernier, une fervente bénédiction, commença seul son chemin dans le monde.

Après avoir passé trois ans à l’université talmudique de Belz [1], Jehuda retourna dans son pays, non pas comme un âne chargé de livres, selon l’expression qu’emploient les vrais savans pour désigner quiconque ne sait que l’hébreu, la sainte Écriture et la loi, mais versé dans tous les secrets de l’interprétation et de la controverse, car ce ne sont pas les connaissances qu’estiment le plus les Juifs érudits, mais le sens subtil de la combinaison, l’aptitude à découvrir une signification nouvelle, cachée, insaisissable. Jehuda, à son retour de Belz, était le type du vrai rêveur talmudique, toujours prêt à faire nager une baleine dans une goutte d’eau. Lorsqu’il se présenta chez Rosenstock pour le remercier, ce garçon de vingt ans avait déjà la mine d’un sage ; mais aussitôt que le rideau vert qui voilait l’embrasure de la fenêtre s’écarta et que la belle Pennina apparut en saluant de sa tête chargée de tresses d’ébène, la sagesse de Jehuda s’envola comme le corbeau de Noé pour ne jamais revenir. — C’est la fiancée du cantique, dit-il à son père ; il n’y a pas de tache en elle. — Pennina n’avait que seize ans, mais c’était une femme, et une femme digne d’être reine par la beauté comme par l’esprit. Bien que, d’après la loi et la vieille coutume, son opinion n’eût aucun poids dans cette affaire, son père voulut qu’elle la donnât, ce qui prouvait assez le cas qu’il faisait d’elle. La première entrevue avec Jehuda n’avait nullement troublé son cœur,

  1. Ville de la Pologne russe.