Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 11.djvu/337

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d’acheter n’était lié que par une corde, et retourna changer celle-ci contre une chaîne. Avant d’atteindre le cimetière, les deux jeunes filles avaient disparu, elles aussi. Minuit sonnait lorsque la mariée entra dans le champ sinistre où de rares flambeaux n’éclairaient que des tombes, et près d’une fosse fraîchement creusée apparut le rabbin, pâle comme la mort, ayant à ses côtés Baruch Rebhuhn, un sourire dédaigneux sur ses traits superbes, car Baruch ne craignait ni la mort ni la vie. À deux pas de là on enterrait un cholérique ; un peu plus loin on entendait la bêche du fossoyeur creuser une nouvelle tombe ; Chaike ne put s’empêcher de frémir. Le rabbin les bénit en toute hâte et s’enfuit. Alors on coupa les cheveux de la pauvre petite femme, qui tombèrent en gage d’expiation au plus profond de cette fosse béante ; on noua un voile autour du front dépouillé, puis Baruch prit la main de sa femme, qui tremblait encore, et l’emmena.

Pennina, de son côté, était entrée la tête haute dans la synagogue, éclairée par cent cierges et remplie d’un mystique brouillard argenté ; l’acte de mariage avait été lu, et les questions prescrites par la loi prononcées avec une solennelle lenteur : « Loué soit Dieu notre seigneur, le maître du monde, qui a créé l’homme à son image et qui lui a construit une demeure pour l’éternité. Que la pessula [1] Pennina Rosenstock soit bénie dans le mariage, qu’elle soit dans sa maison future comme la vigne en fleur, que ses enfans croissent autour d’elle comme des plants d’olivier. Béni celui qui craint le Seigneur ; que le Seigneur te garde et te soit miséricordieux, qu’il te donne sa paix ! Amen ! »

La belle Pennina fut conduite au pâle Jehuda sous un dais de soie, et le rabbin remit au marié l’anneau qui se porte à l’index de la main droite. La jeune fille s’en saisit plutôt qu’il ne le lui passa, tant il était agité par la vue de cette main blanche qu’on eût crue taillée dans l’ivoire. À grand’peine balbutia-t-il les mots hébreux ; « Je te presse contre mon cœur, je me voue à toi pour l’éternité, je me voue à toi en vertu, en justice, en fidélité, en vérité, afin que tu reconnaisses le Seigneur. » Quand la bénédiction fut prononcée, le verre brisé en signe de fait accompli et irrévocable, quand la synagogue eut retenti des félicitations de l’assemblée, les jeunes filles coupèrent la splendide chevelure de la nouvelle épouse et la parèrent d’un caftan de velours rouge, d’un large ruban noir et d’un bandeau chamarré de pierreries. Pennina brillait au milieu d’elles comme la reine de Saba ou comme Judith. À la clarté des flambeaux, au son de la musique, on regagna la maison de Rosen-

  1. Jeune fille.