Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 11.djvu/339

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boiteuse, elle ressemblait à un enfant malade ; à coup sûr on ne l’eût pas prise pour la femme de cet homme. Baruch la contemplait de haut, avec pitié peut-être, mais sans mélange de tendresse, quoique le cœur de Chaike, ce bon et fidèle cœur si plein de dévoûment, battît pour lui de toute la puissance d’un amour fort comme la mort. — Allons ! dit enfin Baruch avec un mouvement de tête insouciant, allons, femme, débarrasse-moi de mes bottes.

Un joyeux effroi précipita le sang dans les veines de Chaike ; elle se leva toute rouge et s’acquitta de son office de servante avec empressement, car elle l’aimait.

Chez la belle Pennina, les choses se passaient de manière toute différente. Sur des degrés recouverts de tapis turcs , on lui avait dressé un lit dont le ciel rouge était suspendu à des colonnes dorées. Au plafond, était soutenue par des chaînes d’or une lampe verte, dont la lueur mystérieuse pâlissait encore le front pensif de la mariée, assise le coude sur son genou, le menton dans sa main. Jehuda, debout, tourné vers la fenêtre, priait les yeux fermés ; on eût cru entendre le murmure sourd et continu d’un ruisseau. — Est-il vrai que les mariages soient écrits au ciel ? demanda tout à coup sans bouger la belle Pennina.

Jehuda acheva sa prière avant de répondre. — Assurément, c’est dans le Talmud. Quarante jours avant la création d’un enfant, une voix céleste se fait entendre. Lorsque tu es née, elle cria : Pennina, fille de Rosenstock, appartient à Jehuda Konaw.

— Vraiment ? la preuve ?.…

Jehuda emprunta force citations au Pentateuque, aux prophètes et aux hagiographes.

— Tu dois avoir raison, soupira Pennina, nous ne sommes pas capables, nous autres humains, de comprendre les desseins de Dieu et ne pouvons que nous y soumettre. Approche donc ! — Et elle lui tendit son pied avec une fière nonchalance.

— Que veux- tu ?

— Que tu me déchausses.

Le jeune sage la regarda surpris, mais procéda cependant à tirer l’une après l’autre deux pantoufles brodées d’or. Tandis qu’il les rangeait au pied du lit, un éclat de rire étouffé partit derrière son dos.

— Pourquoi ris-tu, femme ?

— Parce que ton sort est décidé, homme. Tu as étudié, mais il semble que tu ignores l’ancienne croyance , que celui des deux époux qui la nuit des noces ôte les souliers de l’autre lui sera soumis. Tu m’as ôté mes souliers. Ainsi…

— Tu tiendras donc le sceptre, serpent, mais par bonheur le Talmud dédaigne ces contes.