Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 11.djvu/344

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Ils continuèrent d’échanger des injures, Pennina criant et crachant, fermant les poings, exaspérée par l’imperturbable sourire de Baruch. Lorsque celui-ci s’éloigna, elle le poursuivit de ses vociférations jusqu’à ce qu’elle l’eût perdu de vue. Leur premier entretien finit ainsi ; ils se séparèrent pleins de haine et de rage.

Baruch sembla en prendre son parti. Quelque pénible que fût la vie pour lui et pour sa femme, rien n’aurait pu fléchir son orgueil ; en haillons, il eût gardé l’air d’un prince : aussi tout le monde était-il contre lui. Personne n’aime moins que le Juif à reconnaître la supériorité d’ autrui ; toutes ses railleries se tournent contre celui qui le surpasse en quoi que ce soit, et souvent la raillerie ne suffit pas, la calomnie s’en mêle. L’étroite et haute maison où demeurait depuis longtemps le père Konaw, et qui était désormais celle de Baruch, regorgeait d’habitans comme une fourmilière. Chaque étage était divisé en chambres nombreuses, chaque chambre subdivisée en compartimens ; trois, quatre, cinq familles se partageaient le moindre galetas, et, séparées par des cloisons de planches, vivaient à côté, au-dessous, au-dessus les unes des autres. D’ailleurs la maison ressemblait à une lanterne, aucune porte ne fermant et les murs étant percés à jour avec un œil, une oreille pour chaque fente. — Seul, un saint comme le père Konaw pouvait impunément habiter pareil gîte. Or Baruch n’était pas un saint ; il suffisait qu’il remît un manche neuf à son fouet le samedi pour entendre au-dessus, au-dessous et tout autour de lui : — Baruch a profané le sabbat, Baruch est un païen ! — Il fallait bien cependant que le fouet de Baruch fût en bon état, puisque Baruch était cocher ; c’était du moins la seule occupation qu’on lui connût : un cocher sans chevaux ni voitures, mais ce fouet lui servait apparemment de baguette magique pour se procurer le reste. Quiconque s’adressait à lui pouvait être sûr de le voir arriver sur le siège d’une belle britska bien attelée.

Chose étrange, le choléra s’était apaisé aussitôt après les noces de Baruch célébrées au cimetière, et on en louait Jehuda non-seulement dans le quartier des Juifs, mais aussi parmi les chrétiens. Un hasard qui ressemblait à une vengeance lit que le pauvre Baruch, après s’être absenté quatre jours avec un seigneur, revînt de Lemberg sans chevaux et sans voiture, mais en compagnie du choléra : — Dieu l’a puni, le païen ! — cria-t-on dans toute la maison. L’habitude qu’ont les Juifs de s’entr’aider l’emporta cependant sur la réprobation générale, et bientôt l’alcôve où Baruch râlait, se tordait convulsivement, fut remplie de braves gens qui voulaient absolument le secourir ; mais une force surhumaine était venue à la petite Chaike ; elle repoussa tout le monde et s’enferma seule