Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 11.djvu/360

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


— À travailler. Si j’avais des chevaux et une voiture, les choses iraient mieux.

— C’est là tout ce que tu souhaites, imbécile ? Je t’enverrai aujourd'hui même le cheval qui te convient.

Après le départ de son bienfaiteur, Baruch se mit à rire de joie et à chanter une chanson de soldat, tout en battant la mesure avec le fléau. Il se berça des projets les plus honnêtes sans s’apercevoir qu’une tête barbue avait regardé dans la grange et que de noires lévites couvraient la route comme un nuage menaçant. Chaike, qui attendait, assise sur sa porte dans le crépuscule, entendit an loin un bruit étrange et formidable, pareil au hurlement de loups afTamés ; elle se dressa éperdue au moment où un homme nu-tête, les cheveux en désordre, hors d’haleine, accourait, poursuivi par les Juifs, qui lui jetaient des pierres.

— Baruch ! s’écria-t-elle en le poussant dans la boutique, tandis que le vieux soldat, pâle, malgré son courage, barricadait les portes, — ils le tueront, ils le tueront !

— Nous verrons bien ! répliqua Baruch dont l’œil étincelait de haine et de désespoir.

Déjà les projectiles volaient, brisant les vitres, faisant craquer les portes ; les enfans jetaient des cris d’ effroi.

— Où est mon fusil ? demanda très haut Baruch dans l’intérieur, femme, mon fusil, vite, et la poudre, les balles…

Il s’arma d’un vieux tuyau de fer-blanc qui servait de gouttière, l’ajusta précipitamment à une perche, puis, avec cette arme étrange, parut derrière une lucarne.

— Sur qui dois-je tirer, Jainkew ?

On l’entendit : — Waï ! waï ! Il a un fusil, il va tirer ! — Le nuage noir s’envola ; quelques secondes après, la route était déserte, et le silence de la nuit régnait autour du cabaret isolé.

Baruch, assis dans la chambre, tenait sa tête à deux mains.

— Nous ne pouvons rester ici davantage, dit Chaike, ils nous tueraient.

Point de réponse.

— Je vais coucher les enfans, reprit la pauvre femme, — et elle s’étendit auprès d’eux.

Vers minuit, elle s’éveilla, le petit Israël criait ; elle aperçut Baruch penché sur lui, ses larmes, qui tombaient goutte à goutte, avaient réveillé l’enfant. — Que fais-tu là ? demanda-t-elle avec angoisse.

— Rien, rien, endors-toi. — Il l’embrassa tendrement ; même le jour de ses noces, il ne l’avait pas embrassée ainsi.

Le lendemain matin, elle chercha en vain Baruch dans toute la