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raissant ne rien voir, ne rien entendre de ce qui se passait autour d’elle. — Es-tu malade ? lui demanda-t-il un jour.

— Je ne suis pas malade.

— Qu’as-tu donc ?

Elle se tut.

— Alors tu aimes, dit Jeliuda avec émotion. — Et comme Pennina haussait les épaules : — L’amour, quand il entre dans un cœur, prend toute la place, chasse tout le reste… Tu es devenue indilTérente à ce qui t’intéressait autrefois, tu rêves... Qui donc aimes-tu ?

— Que t’importe ! Ta femme, c’est la Kabbale. De quoi te plains-tu ?… Nul ne marche sur des charbons ardens sans se brûler les pieds.

— Cette femme me rendra fou ! s’écria Jehuda. Arrache-moi les cheveux et la barbe, malheureuse, plutôt que de me parler ainsi.

— Ah ! tu comuiences à connaître la jalousie, taupe talmudique ? Et tu veux que j’aie pitié de toi ! As-tu donc eu pitié des belles années de ma jeunesse, alors que tu t’ensevelissais dans tes livres poudreux ? Mieux vaut s’entretenir avec les vivans qu’avec les morts. Ton Talmud est mort et il est affreux, tandis que Kalinoski est un bel homme.

— Qu’il est bien vrai que le diable est venu au monde avec la femme ! cria Jehuda en crachant de colère.

— Pourquoi me dire des injures ? répliqua Pennina d’un ton moqueur en croisant légèrement ses bras sur sa poitrine. Oublies-tu tes propres enseignemens ? J’aide de mon mieux à ce que le monde devienne pervers pour hâter la venue du Messie.

— Non, tu n’es pas une femme, s’écria Jehuda, tu es Lilith, qui commande à quatre cent quatre-vingts légions de mauvais anges.

Pennina le regarda de telle sorte qu’il se mit à trembler devant elle. — Soit, je suis Lilith ; mais sais-tu bien ce que tu dis ? Lilith n’a-t-elle pas été la première femme d’Adam, tirée de la boue elle-même, et que Dieu sépara de lui parce qu’elle était acariâtre ? — Moi aussi je me séparerai de toi !

— Je ne le veux pas !

— Je le veux !

— Pennina, tu m’arraches le cœur !… Jamais je n’accorderai la lettre de divorce.

— À quoi bon la lettre ? — demanda la belle créature en riant, ses longs yeux à demi fermés. Le supplice de ce mari fou d’amour et de jalousie la divertissait singulièrement. — À quoi bon ? Tu peux rester dans la maison, je ne te chasse que de ma chambre. Si tu n’es plus mon époux, rien ne t’empêche d’être encore mon valet comme les autres.