Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 11.djvu/376

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vers, toi que des anges ailés environnent ! Tu dois juger entre moi et le mauvais voisin qui est là-bas, et qui a ensorcelé mes deux fils avec l’aide du diable ! Regarde-les, ces deux jeunes géans que le Seigneur a créés pour sa joie… Ne sont-ils pas sourds -muets, grâce à lui ?

— Qu’as-tu à dire ? demanda le juge à l’accusé.

— Que dirai-je ? répondit le voisin. Tu sais la vérité : je suis en querelle avec celui-ci depuis des années, c’est vrai ; mais, si j’avais la puissance de rendre quelqu’un muet, crois-moi, j’aurais pris avant la langue des enfans celle du père, sa méchante langue qui est redoutée partout.

Les assistans ne purent s’empêcher de rire. — Allez et vivez en paix ! c’est ce que je puis vous dire de mieux ; mais toi, Regenbogen, prie le bon Dieu afin que tes fils sourds-muets soient une bénédiction pour toi et pour la commune.

Enfin le tour vint de la tremblante Lubine. Lorsque le zadik vit cette belle personne, il fit signe à tous de quitter la chambre. — Elle veut me parler seule à seul, dit-il. — Et les témoins s’étant écartés : — Tu es chrétienne et d’un haut rang, reprit tout bas le vieillard, comment pourrai-je t’ aider et te conseiller, si la vraie foi te manque ?

— Je crois en Dieu comme toi-même, et je crois en ta puissance, ô juste, répondit vivement la dame.

— Tout le monde vient à moi, les catholiques, les protestans, les Arméniens, les Grecs, comme les Juifs. Il est vrai que j’ai secouru bien des gens par mes prières, mais je ne suis pas Dieu, et ne puis que l’implorer, lui qui est tout-puissant tandis que je suis faible. Je sais ce qui t’amène, femme. Tu t’es mariée sans amour.

Lubine fit un signe affirmatif.

— Ton mari est déjà vieux, et jusqu’ici Dieu ne t’a pas accordé d’enfans. Si tu m’en crois, va et fais ce que je te dis : aime ton mari comme il le mérite, ton désir se réalisera, je t’envelopperai dans ma prière. Va-t’en avec Dieu, chrétienne !

Lubine émue saisit la main du saint vieillard et voulut la baiser, mais il la retira en souriant. Elle mit plusieurs pièces d’or sur la table où les autres avaient déjà mis leurs dons et s’éloigna le cœur plus léger. Aussitôt la petite Chaike se glissa prestement dans la chambre, et, craintive, incapable d’articuler un seul mot, olfrit les babouches au zadik.

— Qu’en ferais-je ? murmura-t-il en haussant les épaules, et il les lui jeta devant les pieds. Je n’ai pas besoin de tes dons, Dieu l’a éprouvée assez sévèrement ; mais je vois venir sur toi l’éclat du soleil. Va en paix !