Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 11.djvu/378

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d’argent pour renouveler mes marchandises et plus de crédit, comment faire ? Baruch est d’âge à entrer en apprentissage, Esterka sera confiée à une femme qui lui apprendra la couture, et Israël restera chez notre ami Jainkew pour servir au cabaret. Moi aussi, je prendrai du service. — Elle était résignée à se vendre comme esclave chez sa belle-sœur.

— Le faut-il vraiment ? demanda le jeune Baruch.

— Il le faut, à moins que le prophète Élie n’ait pitié de nous.

— Et qui te dit qu’il n’aura pas pitié ? fit l’enfant avec une foi profonde. Ne marche-t-il pas toujours parmi nous, épiant nos faits et gestes afin de récompenser les bons et de punir les méchans ? Et notre mère est de ceux qu’on récompense. Il faut croire ce que dit le Talmud de ses visites aux braves gens qui mettent sur leur table un gobelet pour lui.

— Mettons-lui aujourd’hui un gobelet sur la table, dit la petite Esterka.

— Bien dit, ma fille ! — Et Chaike dépensa son dernier sou à l’acquisition du vin qu’elle plaça au plus haut bout de la table. Les feux bleuâtres de l’étoile du soir, large et calme, brillèrent bientôt dans le ciel. — Le sabbat commence, prononça le jeune Baruch. — Après la prière, tous deux prirent place à table sous le lustre, allumé. Le poisson exhalait une bonne odeur dans sa sauce de raisins secs, il y avait aussi le gâteau que l’on nomme stritzel ; la place d’honneur néanmoins restait vide pour le prophète Elie.

— Viendra-t-il ? murmura Esterka.

— Peut-être est-il déjà parmi nous invisible, répondit son frère. Prions qu’il nous délivre de toute peine et de toute honte.

Tandis qu’ils priaient dévotement, la porte s’ouvrit, et un grand vieillard déguenillé, la barbe en désordre, appuyé sur un bâton, apparut sur le seuil.

— Voulez-vous recevoir un passant à la fête du sabbat ? demandat-il d’une voix qui leur remua singulièrement le cœur, un homme qui pour l’amour de Dieu se refuse jusqu’au nécessaire, qui fait pénitence pour les péchés de tous et n’a goûté d’aucun aliment durant la semaine, voyageant d’un pays à l’autre, sans gîte pour |la nuit et toujours en prière ?

— Entre, homme pieux, dit Chaike, et mange avec nous.

— Je vois que vous avez déjà mis le couvert à mon intention, que Dieu vous bénisse ! — Il ferma la porte, rangea son bâton dans un coin et s’assit parmi eux. Lorsqu’il eut bu et mangé, le vieillard appela le jeune Baruch, le prit par la main, et plongea dans ses yeux son regard étincelant d’une flamme spirituelle. — Veux-tu que je t’éprouve ? demanda-t-il.