Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 11.djvu/384

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soulagée, riant de joie, bien que le froid et l’humidité la fissent trembler. Elle resta ainsi jusqu’à ce que l’eau, montant toujours, commençât de lécher son paquet derrière elle. Alors une nouvelle angoisse la saisit ; elle n’avait nulle peur de se noyer, celle de perdre ses marchandises dominait tout ; par une inspiration soudaine, elle se mit à prier et à crier tout haut comme son père l’avait fait jadis à la synagogue, et il sembla que les élémens furieux se prissent de compassion pour celle qui trouvait les hommes sans pitié.

La pluie s’apaisa, les grondemens du tonnerre s’affaiblirent dans le lointain. Chaike sortit de l’eau, et put continuer sa route en louant Dieu. Il faisait nuit maintenant, mais elle connaissait les chemins ; tout danger était passé. Une demi —heure après, elle vit briller une petite lumière derrière les vitres de sa chère boutique. Elle entra, un triomphant sourire sur son visage émacié par les privations et le chagrin, ne prit pas le temps d’embrasser ses enfans, ouvrit son paquet : rien n’était gâté… Elle pouvait s’asseoir. En s’asseyant, elle s’aperçut que ses forces étaient épuisées ; elle frissonnait et haletait. Baruch courut chercher le bon cabaretier Jainkew. En voyant ce dernier, Chaike lui montra les marchandises étalées, puis tomba évanouie.

On lui arracha ses vêtemens mouillés, on la mit au lit. Jainkew lui fit boire de foixe du vin chaud comme il avait appris à en préparer au régiment. Elle finit par se réchauffer, mais divagua toute la nuit. Au matin, elle était la proie d’une fièvre ardente. Il n’y avait pas d’argent pour aller chercher le médecin. À quoi bon un médecin d’ailleurs ? Jainkew se rappelait les fièvres de Mantoue, qui avaient décimé jadis ses camarades les uhians ; c’était pour lui un ennemi connu, il n’en avait pas peur. Son tort fut peut-être de traiter une femme délicate comme il eiit traité un uhlan, mais la crise fut précipitée ainsi, et une fois de plus le vieux soldat resta vainqueur. Quinze jours après celui où elle était tombée malade, Chaike entra en convalescence. Elle était bien faible naturellement et ne se rétablit qu’à la longue malgré les fortes doses d’eau-de-vie que lui administrait Jainkew. Quant à courir la campagne, un paquet sur le dos, il n’y fallait pas songer encore. De temps en temps elle se demandait ce qui allait arriver. L’infortunée ne tarda pas à le savoir. L’huissier vint de nouveau saisir le peu qu’elle possédait ; cette fois c’était plus qu’un malheur, c’était le désastre absolu, irrémédiable, le coup de pied sous lequel se tord le pauvre ver de terre écrasé sans miséricorde.

La malheureuse assiste pétrifiée à l’enlèvement des marchandises ; encore quelques jours, et le mois serait écoulé ; il fallait s’acquitter ; avec quoi ?