Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 11.djvu/419

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déroula un manuscrit volumineux et en commença la lecture au milieu d’un silence absolu. Sa voix, d’abord hésitante, s’éleva par degrés, son accent se passionna, et, si l’on n’avait point vu les feuillets que sa main enlevait d’un geste fébrile, on aurait pu croire à une improvisation ; mais l’auditoire était plus intéressant encore à observer que l’orateur : tandis qu’une curiosité ardente et sympathique se peignait sur les visages de la foule des prêtres et des laïques, on pouvait remarquer une certaine préoccupation et une certaine gêne dans l’attitude des hauts dignitaires du clergé, et à mesure que l’orateur avançait dans sa lecture, cette différence entre l’expression des sentimens de ces deux catégories d’auditeurs devenait plus marquée. Dès les premières pages, l’ancien collaborateur de Lamennais entrait avec une âpre véhémence au cœur de son sujet :


« Les catholiques sont partout, dit-il, excepté en Belgique, inférieurs à leurs adversaires dans la vie publique, parce qu’ils n’ont pas encore pris leur parti de la grande révolution qui a enfanté la société nouvelle, la vie moderne des peuples. Ils éprouvent un insurmontable mélange d’embarras et de timidité en face de la société moderne. Elle leur fait peur : ils n’ont encore appris ni à la connaître, ni à l’aimer, ni à la pratiquer. Beaucoup d’entre eux sont encore, par le cœur, par l’esprit, et sans trop s’en rendre compte, de l’ancien régime, c’est-à-dire du régime qui n’admettait ni l’égalité civile, ni la liberté politique, ni la liberté de conscience. Cet ancien régime avait son grand et beau côté : je ne prétends pas le juger ici, encore moins le condamner. Il me suffit de lui connaître un défaut, mais capital : il est mort, il ne ressuscitera jamais ni nulle part. »


Un véritable frémissement parcourut l’assemblée à ce début, et malgré l’attitude réservée des dignitaires de l’église l’orateur put s’apercevoir qu’il était en pleine communion d’idées et de sentimens avec l’immense majorité de son auditoire. Insistant encore sur sa pensée, comme un chirurgien qui sonde une plaie à fond, l’orateur invita les catholiques à renoncer au vain espoir de voir renaître un régime de privilège, il les engagea à se tourner résolument du côté de la démocratie et de la liberté.


« Sans doute il ne faut pas, dit-il, être idolâtre de l’esprit moderne. Je n’ai pas plus de confiance dans le suffrage universel que dans l’infaillibilité royale. Rien dans les pouvoirs d’ici-bas n’est infaillible, rien n’est absolu, rien n’est parfait ; mais l’essentiel est de reconnaître parmi les forces sociales et les principes politiques ce qui est déjà hors d’âge et hors de service, bien que toujours digne de nos respects et de nos