Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 11.djvu/464

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Noury a eu le malheur d’offrir en pâture à tous ceux qui se font une arme de tout dans l’intérêt de l’empire, contre la république, contre la constitution, contre les lois, contre la sécurité nationale. L’amiral député a pu aussitôt mesurer la faute qu’il avait commise à l’effet produit par cette singulière missive lue publiquement dans un banquet de propagande impérialiste, accueillie comme une bonne fortune par tous les journaux bonapartistes.

Le gouvernement, il faut le dire, n’a point hésité un seul instant : il a fait son devoir avec une spontanéité de résolution qui a mis l’à-propos dans la justice, et c’est, dit-on, M. le président de la république lui-même qui a pris dans le conseil l’initiative d’une mesure dont les ministres présens à Paris sentaient la nécessité. Là-dessus il n’y a eu ni dissentiment ni contestation ; tout le monde a compris qu’à une si étrange manifestation d’un militaire sous les armes, à bord de son navire, il n’y avait à répondre que par une révocation immédiate réclamée par l’intérêt de l’armée autant que par l’intérêt politique, et M. de La Roncière a été instantanément remplacé dans le commandement de l’escadre par M. le vice-amiral Boze. Gardien de la discipline militaire en même temps que président de la république, M. le maréchal de Mac-Mahon n’a eu qu’à écouter son vieil instinct pour remplir tous ses devoirs de premier soldat de la France et de chef de l’état, pour répondre à une pensée unanime en faisant justice. Rien de mieux, l’incident est fini, il n’a pas eu le temps de s’aggraver et de devenir un embarras ; tel qu’il est, il ne garde pas moins sa signification, il a une moralité, et même une double moralité pour l’armée et pour le gouvernement lui-même.

Ce qui vient d’arriver à M. le vice-amiral de La Roncière Le Noury est un exemple qui ne peut être perdu. Que de fois depuis la triste guerre de 1870 et jusque dans ces dernières années, que de fois n’a-t-on pas gémi sur les soldats indisciplinés, sur l’altération croissante de toutes les idées, de toutes les habitudes de régularité et de subordination ! Que de fois n’a-t-on pas répété que tout ce qu’on ferait, toutes les réorganisations qu’on pourrait tenter ne seraient rien, si ces masses militaires appelées à passer sous le drapeau n’étaient pas liées et vivifiées par le sentiment rajeuni de la discipline ! On avait assurément raison, on savait par une expérience récente et cruelle ce que peuvent les cohues en uniforme, les foules d’hommes poussées en désordre au combat ; mais il ne faut pas oublier que cette discipline, qui est le lien nécessaire, le nerf de toute organisation militaire, n’est pas bonne seulement pour les soldats, qu’elle est faite aussi pour ceux qui sont chargés de les conduire. C’est par les chefs de l’armée que peut se raviver cet esprit militaire, qui a semblé un moment presque éteint, dont parlait récemment avec un sentiment élevé et généreux M. le général Lewal. Qu’on y songe bien ; la France est aujourd’hui dans un de ces momens