Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 11.djvu/475

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


note : « j’ai eu tort de dire trop de bien des femmes, j’ai été ridicule. » Il avait défini le mariage l’union de la force représentée par l’homme et de la beauté représentée par la femme, et cette formule a dû plaire à M. Prudhomme. Il s’était appliqué à démontrer que la beauté n’est pas un frivole avantage, qu’elle est une puissance, une vertu, la manifestation de l’idéal dans le monde, et il avait cru reconnaître dans cet idéal personnifié par la femme « cette grâce prémouvante par laquelle les théologiens expliquent tous les progrès de l’humanité. » Malheureusement, au cours des observations consciencieuses qu’il faisait dans l’intérêt de son livre et pendant qu’il étudiait les femmes pour leur demander des argumens, seule chose qu’il se souciât de leur demander, il a fait une découverte fâcheuse, il s’est avisé qu’elles n’étaient pas toutes jolies. Brunes ou blondes, les laides l’ont embarrassé, il ne savait qu’en faire, elles ruinaient sa définition du mariage. Il aurait pu se sauver en se souvenant du mot de La Bruyère que plus d’une laide se fait aimer et qu’on les aime éperdument ; mais, sa découverte lui inspirant un accès d’humeur massacrante, il a écrit sur un de ses carnets cette ligne, qui est la dernière du volume : « avoir bien soin de condamner ce que j’ai écrit sur la beauté des femmes. » C’est ainsi que le volume reste en l’air, et que M. Prudhomme ne sait plus ce qu’il doit penser de M. Proudhon et du mariage. Est-ce à dire que dans ce livre, tel qu’il est, il n’y ait rien à prendre, rien à admirer ? Dans les plus mauvais livres de Proudhon, qui en a écrit d’assez mauvais, il y a toujours quelque part une page admirable, pleine de souffle, de bon sens et d’éloquence ; cherchez-la, vous la trouverez. Que pensez-vous de celle-ci, que nous abrégeons à regret ? « Femme esprit fort, impie, irréligieuse : c’est à prendre en grippe la philosophie. Savez-vous donc que nous n’avons pas encore remplacé ce sentiment profond de morale intérieure qu’on appelait sentiment religieux, qui donnait un caractère si haut à l’homme, à la femme et à la famille ? Misérables, qui croyez que cela se remplace avec de la critique et des phrases ! .. Il faut que nous refassions de la morale quelque chose comme un culte… Il faut revenir aux sources, chercher le divin, nous retremper dans une vénération qui nous soit en même temps un bonheur… Je ne vois que la famille qui puisse nous intéresser à la fois d’esprit et de cœur, nous pénétrer d’amour, de respect, de recueillement, nous donner la dignité, le calme pieux, le profond sentiment moral, qu’éprouvait jadis le chrétien au sortir de la communion. C’est un patriarcat ou un patriciat nouveau auquel je voudrais convier tous les hommes. Là je trouve une autorité suffisante pour l’homme, haut respect de lui-même, dignité pour la femme et modestie, et dans tout cet ensemble quelque chose de mystérieux, de divin, qui ne contredit en rien la raison, mais qui cependant la dépasse toujours. » Ainsi parle Proudhon quand il ne jongle pas avec sa pensée et avec son lecteur, quand il renonce pour quelques