Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 11.djvu/476

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


instans à son rôle de pourfendeur, de croquemitaine, de mangeur de chair crue et de crucifix.

Il affirme que le détraquement de la raison est le signe distinctif des affranchies, des émancipées, qui se mêlent de philosopher. Pour employer son langage, est-il bien sûr que sa raison ne se détraque jamais ? Le tableau qu’il a tracé de la famille rendue à sa véritable destination ne manque ni de grandeur, ni de délicatesse ; pourquoi faut-il qu’il le gâte par des retouches malencontreuses ? Il s’en veut d’avoir eu le sens commun et déraisonne à cœur joie. Pour remplir son rôle, pour être une mater familias dans l’acception auguste et sacrée du mot, est-il rigoureusement nécessaire que la femme soit une ignorante ? Est-il prouvé qu’elle en sait assez

Quand la capacité de son esprit se hausse
A connaître un pourpoint d’avec un haut-de-chausse ?

Proudhon approuve fort le bonhomme Chrysale, et il renchérit sur lui. Chrysale demandait aux femmes de bien conduire leur ménage, Proudhon exige qu’elles le fassent elles-mêmes. Chrysale les engageait à avoir l’œil sur leurs gens, Proudhon n’admet pas qu’elles aient des gens, attendu, qu’elles doivent être leurs propres domestiques. Il se plaint qu’on leur ait enlevé le blanchissage, la boulangerie, le soin du bétail ; selon lui, la femme idéale pétrit, fait la lessive, repasse, cuisine, trait la vache, va au champ lui chercher de l’herbe, tricote pour cinq personnes et raccommode son linge. — Eh quoi ! si une modeste aisance lui assure quelques loisirs, ne lui permettrez-vous pas de goûter quelques-uns des plaisirs de l’esprit, de cultiver par la lecture sa raison et son goût, de promener ses regards dans le monde des vivans, de s’enquérir de ce qui s’y passe et d’être une société non-seulement pour le cœur, mais pour l’intelligence de son mari ? Vous aimez à citer Molière, Vlitandre haïssait comme vous les femmes docteurs, mais il trouvait bon qu’Henriette eût des clartés de tout. Proudhon n’est pas sur ce point de l’avis de Clitandre ; il ne croit pas à l’intelligence des femmes, et il justifie son doute en alléguant que depuis six mille ans le genre humain n’a pas eu obligation envers le sexe d’une seule idée. « J’en excepte, dit-il, Cérès, Pallas, Proserpine et Isis. » Il paraît croire que toute femme qui cherche à s’instruire est une pécheresse commencée. Il a connu à la vérité bon nombre de femmes d’un grand cœur, d’une grande âme, d’un grand esprit ; mais celles-là pendant cinquante ans, sans se lasser ni se plaindre, ont ravaudé des chemises, écume leur marmite, fait le lit de leur mari, lavé ses chaussettes, préparé ses tisanes.

L’arrêt est dur ; qu’adviendra-t-il si les femmes refusent de s’y soumettre, et de se laisser « claquemurer aux choses du ménage ? » Proudhon ne balance pas à nous recommander l’application des grands