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à parler de ces cultes orientaux, et à chercher si la Grèce s’est bien trouvée de leur avoir fait un si bon accueil et quel profit en a tiré l’humanité.

La question est aujourd’hui fort controversée ; de tous les côtés on est allé trop loin, et je crains que M. Foucart ne se soit trouvé porté par la chaleur de la lutte à répondre à des exagérations par des exagérations contraires. On a fait quelquefois honneur à ces sociétés « de l’amélioration morale et matérielle des hommes ; » on a dit que c’était grâce à ces cultes nouveaux « qu’il restait encore dans le monde grec un peu d’amour, de piété et de morale religieuse. » M. Foucart soutient que ces associations n’étaient qu’une école d’immoralité, et que ces cultes n’ont enseigné à la Grèce que la superstition et la débauche. Son opinion a le mérite d’être fort nettement exprimée. Selon lui, toutes les religions antiques sont au fond les mêmes. Les nouvelles, par leurs principes et leurs croyances, ne valent pas mieux que les anciennes. Ce n’était donc pas un progrès qu’on remplaçât les unes par les autres ; au contraire c’était une décadence. « A l’origine, nous dit-il, les divinités des Grecs différaient peu de celles de l’Orient, mais par ce fait même qu’elles entrèrent dans la religion de l’état, que leur culte devint le fondement de la vie publique et privée, leur caractère tendit sans cesse à s’élever et à s’épurer. C’est un des traits les plus frappans et les plus honorables du génie des Grecs. Ils valaient mieux que leur religion ; ce ne fut pas elle qui améliora les hommes, ce furent les hommes qui rendirent leurs dieux un peu meilleurs. Il n’y eut pas de réforme éclatante, mais il y eut un travail incessant de la conscience et de la raison. L’effort des thiases et des éranes se produisit en sens contraire. Ils revenaient sur tous les progrès accomplis et ramenaient la religion au naturalisme grossier des premiers temps. » Ce qui donne beaucoup de force à cette opinion, c’est que M. Foucart l’appuie sur l’autorité des auteurs contemporains. Il est sûr que depuis Platon jusqu’à Plutarque, tous les écrivains antiques, les plus légers comme les plus sérieux, les poètes comiques et les philosophes, les romanciers et les moralistes, parlent avec le plus profond mépris ou l’indignation la plus vive de toutes ces associations et des dieux qu’elles propageaient.

J’avoue que ces témoignages, malgré leur nombre, ne suffisent pas à me convaincre. Les écrivains que cite M. Foucart sont, je le sais, d’honnêtes gens et de bons citoyens, mais c’est leur honnêteté même et leur patriotisme qui me les rendent suspects. En protégeant les cultes officiels contre l’invasion des dieux nouveaux, ils défendent leur patrie, qui repose sur la religion. Leur résistance est honorable, et l’on comprend qu’elle ait été acharnée. Il est pourtant certain que le progrès religieux ne pouvait s’accomplir dans l’ancien monde que par la ruine de tous ces cultes locaux. Il fallait que l’âme s’élevât de la conception des divinités nationales jusqu’à la divinité suprême qui gouverne sans