Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 11.djvu/533

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Marseille. Les vents du sud-est, prenant ainsi les Pyrénées en écharpe, avaient provoqué la fonte des neiges dans la partie centrale de la chaîne, tandis que les vapeurs de l’Océan, amenées par les vents du nord-ouest, s’étaient condensées en pluies diluviennes.

Un almanach populaire répandu dans les masses depuis une dizaine d’années confirmait ce dire. Le vague de ses prédictions ne permet guère qu’on leur prête une attention sérieuse ; mais cette fois il avait prédit juste. Un exemplaire se trouvant dans le village, on se passait de main en main la page où il annonçait pour le midi de la France un vent fort et des pluies torrentielles à la pleine lune qui devait commencer le 19 et finir le 26 juin, et un débordement probable de nos rivières. Dès lors chacun de commenter ces désastres à son point de vue. Les portefaix de Toulouse et la majeure partie des ouvriers de cette ville se recrutant parmi les montagnards des Pyrénées centrales, et ces braves gens appartenant d’ordinaire à la population du faubourg Saint-Cyprien et des autres quartiers envahis par les eaux, le village et la vallée d’Aulus devaient avoir leur contingent dans le chiffre des victimes du désastre. C’était tantôt un frère, tantôt une sœur, le plus souvent des enfans sur le sort desquels de pauvres femmes pleuraient en courant de porte en porte pour avoir des nouvelles. La population industrielle, celle qui tient des hôtels, joignait ses lamentations à celles des habitans du village. Voyant toutes les récoltes détruites par l’inondation, elles se disaient que les propriétaires de la plaine, qui forment la clientèle des stations thermales, ne monteraient pas cette année. Or il n’est pas d’hôtelier qui, à l’ouverture de la saison, ne se mette en frais pour provisions, ameublemens, réparations, augmentation du personnel ; que, pour une cause quelconque, la saison vienne à manquer, et beaucoup d’entre eux courent à la ruine. Jamais saison ne s’était montrée sous des couleurs aussi sombres. Ces réflexions se faisaient jour dans toutes les stations thermales qui avaient assisté aux pluies diluviennes des 22 et 23 juin. Les étrangers faisaient chorus avec les hôteliers en s’inquiétant à bon droit de leurs familles et du sort fait par l’inondation à leurs propriétés et à leurs récoltes, car presque tous appartenaient au Haut-Languedoc ou à l’Aquitaine, et par conséquent étaient riverains de la Garonne ou de ses affluens. Quelques familles espagnoles ajoutaient leurs doléances aux nôtres. Voyant que l’ouragan avait sévi sur toute la ligne des Pyrénées françaises, ils pouvaient supposer qu’il avait également embrassé le versant méridional de la chaîne. Heureusement ces appréhensions n’étaient pas fondées. Les nuages, généralement bas comme tous les nuages fortement chargés, rasaient la crête sans la dépasser, et tombaient exclusivement sur nos vallées.

A côté de ces anxiétés que j’appellerai personnelles, une sorte de