Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 11.djvu/696

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théologie, elle s’applique difficilement à tout ce qui ne relève que de la prudence humaine. Il y a dans une société, à toutes les époques de son histoire, des institutions utiles qu’il est bon de conserver et des institutions qui ont fait leur temps et qu’il est bon de changer, et dans toute société il y a des esprits extrêmes qui estiment que le monde serait perdu, si on en retranchait un seul abus ou un seul préjugé, et d’autres esprits extrêmes qui, sous prétexte que le mobilier est démodé ou défraîchi, demandent à grands cris qu’on démolisse la maison de fond en comble. Entre ces deux extrémités, il y a place pour les esprits modérés et sages, dont les uns sont plus enclins au changement, les autres plus portés à la conservation. Pour prononcer entre les uns et les autres, pour approuver ou rejeter les propositions contraires qu’ils lui font, un homme d’état n’a le plus souvent à consulter que des raisons d’intérêt ou de convenance. Dira-t-on que le mal, c’est la révolution ? mais la révolution n’est pas à faire, elle est faite, in ea vivimus, movemur et sumus. La révolution, elle est partout, dans nos lois, dans nos institutions, dans nos pensées, dans les rues, dans nos maisons et, sans qu’il s’en doute, jusque dans la tête de M. de Lorgeril. La révolution, c’est le code, c’est le partage égal des successions, c’est le mariage civil, c’est la liberté des cultes, c’est le suffrage universel. Elle est devenue la chair de notre chair et la moelle de nos os, et les plus dangereux des révolutionnaires sont ceux qui conspirent contre la révolution. Dira-t-on que le mal, c’est tout ce qui inquiète les intérêts, tout ce qui risque de troubler l’ordre social ? mais parmi les innovations les plus utiles et les plus nécessaires en est-il une seule qui mal appliquée ne puisse avoir de fâcheuses conséquences ? Parce qu’il n’est pas de nouveautés inoffensives et dont ne puissent abuser les étourdis et les imprudens, les hommes d’état se croiront-ils tenus de les mettre toutes en séquestre, et feront-ils gloire de tout empêcher, en alléguant que ce qu’on ne fait pas est moins dangereux que ce qu’on fait ? Quand, sous le règne de Charles II, un inventeur hardi, du nom d’Edward Heming, obtint du gouvernement anglais des lettres patentes qui l’autorisaient à éclairer Londres pendant les nuits sans lune en plaçant un candélabre devant une maison sur dix, cette audacieuse entreprise fit jeter un cri d’alarme à beaucoup de conservateurs de l’an de grâce 1684. Ils s’écriaient que c’en était fait de l’Angleterre et que l’éclairage d’Edward Heming rendrait plus de services aux coquins et aux voleurs qu’aux gens de bien et à la police. Ailleurs c’est l’imprimerie qui fut accusée de mettre le monde à mal. Les coquins tirent parti des plus belles inventions ; c’est à la police et aux gens de bien de leur prouver qu’on peut s’en servir contre eux.

Un gouvernement n’est point appelé à se poser en juge suprême des consciences, à faire la séparation définitive des bons et des mauvais, des élus et des réprouvés, à combler les uns de faveurs, à éviter tout contact avec les autres et à les reléguer dans la géhenne de son mépris. Il