Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 11.djvu/752

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


plus facilement que, le navire devant reprendre en automne ses voyages de cabotage, ils n’ont pas à craindre de chômage au retour. Quant au personnel complémentaire spécialement embarqué en vue de la campagne de pêche, il suffît pour le trouver de s’adresser à certaines classes de nos populations côtières qui paraissent au premier abord absolument étrangères aux choses de la mer. Aussi rencontre-t-on sur les bâtimens de la flottille d’Islande beaucoup de paysans et de laboureurs des côtes de Bretagne et de Normandie qui, après avoir consacré l’hiver à la récolte du goémon et du varech, aux semailles et à la culture des champs, laissent les femmes au logis et s’embarquent, quand vient février, pour toute la saison d’été. Cette coopération d’une partie de la population agricole de notre littoral à une industrie essentiellement maritime ne s’obtient pas toujours sans difficulté. Poussés par la nécessité de compléter, coûte que coûte, leurs équipages, les capitaines ont parfois recours à des procédés d’enrôlement que n’auraient pas désavoués les sergens recruteurs du quai de la Ferraille. En Bretagne surtout, où, par suite des conditions misérables de son existence ordinaire, la population semble devoir être plus accessible qu’ailleurs à l’appât d’un salaire relativement élevé, les capitaines recruteurs (l’expression est vraiment de mise) ne reculent pas devant un mode d’embauchage qui frise quelque peu l’illégalité. Un navire dont l’armement est terminé et auquel il ne manque que le complément de son équipage de pêche vient mouiller un beau jour devant un village ignoré, au fond de quelque crique perdue.

Le dimanche, à la sortie de la messe, le capitaine fait publier qu’il a besoin d’hommes pour la campagne d’Islande. Le crieur énumère les avantages de la position : salaires proportionnés au résultat de la pêche, bonne nourriture, vin, eau-de-vie, viande trois fois par semaine, enfin et surtout avance immédiate d’une somme d’argent de 100 à 200 francs ! Il faut avoir vu de ses yeux la pauvreté et le dénûment des riverains de la côte bretonne pour comprendre l’effet produit sur leur imagination par l’offre d’une telle somme en espèces monnayées et ayant cours ! Un pareil chiffre d’écus leur paraît fabuleux, et cependant ces écus sont là tout à leur portée et à leur disposition immédiate. Pour devenir légitimes propriétaires de ce trésor, ils n’ont qu’un mot à dire. Ce mot, ils ne se hâtent pas de le prononcer. Est-ce la crainte de cet élément sur lequel ils ne se sont point encore aventurés, mais dont ils ont pu si souvent contempler les fureurs ? est-ce l’attachement au sol natal, si ingrat cependant, qui les fait hésiter ainsi ? Le capitaine pourtant sait venir facilement à bout de leur irrésolution. Installé dans le cabaret le plus voisin de l’église, il attend que la curiosité