Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 11.djvu/782

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de Hornwig. La brise commença de fraîchir dans l’après-midi. La morue étant très abondante, nos pêcheurs, toujours imprudens, ne se décidèrent à manœuvrer pour prendre le large qu’alors que la mer et les courans les avaient déjà rapprochés de terre d’une façon inquiétante. Le plus grand nombre d’entre eux réussit cependant à doubler la pointe de Westre-Horn, derrière laquelle ils se trouvèrent en sûreté, le vent les éloignant alors de la côte. L’Oiseau des mers et quatre autres navires ne furent pas aussi heureux. Battus par des lames monstrueuses, ne pouvant pas mettre un bout de voile au vent sans qu’il fût emporté en lambeaux, ils vinrent tous les cinq se briser sur les récifs. Une trentaine d’hommes, roulant avec les vagues, furent jetés sains et saufs sur la plage. Les autres périrent, au nombre de 66, noyés ou écrasés contre les rochers. L’Oiseau des mers lutta longtemps contre la tempête. Deux heures avant le moment où il fut jeté à la côte, un coup de mer, enlevant le capitaine et les deux hommes de barre, précipita le second contre une claire-voie vitrée dont les éclats lui firent à la jambe une blessure des plus graves. Peu après le navire, donnant sur les roches, s’entr’ouvrit et se renversa du côté du vent. Le second et le mousse, demeurés seuls à bord, se réfugièrent dans la mâture et attendirent, cramponnés dans les haubans, le moment prévu où les forces viendraient à leur manquer. Il faisait un froid terrible : les lames déferlaient à chaque seconde sur eux. Voyant son jeune compagnon perdre connaissance, le second le soutint dans ses bras pendant trois heures, au bout desquelles l’enfant expira de fatigue et de froid. L’homme alors à bout de forces lâcha les cordages auxquels il s’était cramponné, et la mer le jeta à demi évanoui sur la grève. Il était alors quatre heures du matin. Autour de lui il n’apercevait que des cadavres. Ceux de ses compagnons qui avaient échappé à la mort s’étaient hâtés de se mettre à la recherche d’un bœr. Lui-même, malgré sa blessure, se mit aussitôt en marche. Il allait au hasard devant lui, traversant les marais et les ruisseaux, enfonçant à chaque pas dans la couche glacée qui les recouvrait, et dont les pointes avivaient et déchiraient incessamment sa plaie. Jusqu’à dix heures, il erra ainsi à l’aventure sans rencontrer un homme ou une habitation. Renonçant à lutter plus longtemps, il se laissa tomber sur la grève en poussant un dernier cri d’appel désespéré. Quelques instans après, deux Islandais, arrivant sur le lieu du sinistre, l’emportèrent dans le bœr où nos hommes venaient de le retrouver.

Il y recevait depuis cinq mois les soins les plus empressés et l’hospitalité la plus cordiale et la plus généreuse. Bien qu’il fût encore obligé de garder le lit, sa blessure était en bonne voie de guérison ; mais, quelque gênante que pût être pour eux la présence de leur malade, ses hôtes avaient fini par s’attacher si tendrement à