Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 11.djvu/787

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pour rester fidèles à des préjugés encore inconnus dans les temps bibliques, et qu’enfantèrent plus tard l’orgueil et l’ignorance, voyez les résultats de l’aveuglement. Afin de saper au plus vite des croyances qu’on déclare inconciliables avec les vérités dont la conquête est la gloire de l’humanité, des esprits que la grâce n’a pas touchés affirment que vous descendez des singes, et, en remontant bien loin, des outres de mer [1]. A de telles assertions, une foule applaudit en invoquant la science, qu’on respecte peu en pareille occurrence.

Pourrions-nous en ce moment mettre en oubli des préjugés qui blessent la raison, et perdre le souvenir des moyens de les combattre qui prennent leur source dans la rêverie ? Des études récentes ajoutent aux notions acquises et déjà fort répandues sur les mœurs de certains animaux des détails charmans et pleins d’intérêt. Nous avons à signaler des actes ; seule, la stricte réalité les rend dignes d’attention. Il s’agit de très petites bêtes ; les chétives créatures constituent de grandes sociétés et rappellent par plus d’un trait la vie des sociétés humaines. Ainsi avons-nous à considérer des aptitudes au travail, des passions vives, des sentimens variés, des relations sociales douces ou violentes ; seule, la juste appréciation des phénomènes psychologiques peut rendre notre histoire complète et véridique. Voulant nous immiscer dans la vie privée des fourmis, ce sera le grand attrait de voir l’intelligence aux prises avec mille difficultés. C’est bien l’intelligence qu’il faut dire ; toute autre expression serait absolument fausse. Des machines ne sauraient préférer un endroit à l’autre pour l’établissement d’un nid, aller au loin chercher des matériaux propres à construire, discerner les avantages d’une situation, déployer du courage ou montrer des défaillances, panser des blessures, réchauffer ceux qui ont froid, témoigner la plus touchante sollicitude pour les jeunes qui réclament des soins maternels, apercevoir les dangers et se mettre en garde contre l’ennemi. On veut toujours parler d’instinct lorsqu’il est question des actes de la vie des bêtes ; mais la mémoire, les affections, le jugement, le raisonnement, le discernement, dont à tant d’égards les animaux donnent des preuves, ne sont pas de ce domaine. Il est une loi générale qu’il importe d’avoir présente à l’esprit. Les êtres particulièrement doués possèdent des instrumens naturels ; mus par une force aveugle, ils cherchent à se servir de ces instrumens, c’est l’instinct. L’intelligence seule peut diriger des opérations complexes, où. il y a des dangers à éviter, des difficultés à surmonter, des obstacles à vaincre.

Dans chaque groupe du règne animal, les nobles qualités

  1. Les ascidies, groupe inférieur de l’embranchement des mollusques.