Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 11.djvu/807

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d’un coup de pointe. Chez cette espèce, l’agilité est remarquable, les mouvemens impétueux, le courage poussé à la témérité. Ne cherchant jamais le salut dans la fuite, l’individu jeté au milieu d’une fourmilière étrangère bondit, tue une masse d’adversaires jusqu’à ce qu’enfin, saisi par le corps, il succombe. C’est dans les cas désespérés que les amazones montrent une pareille fureur ; pendant les expéditions, elles marchent en rangs serrés, se retirent si un danger les menace, se détournent si des obstacles les inquiètent ; l’individu attardé par les accidens de la route se hâte de rejoindre le gros de l’armée ; il se dérobe dès qu’il se voit entouré de trop d’ennemis. Lorsque le chemin à parcourir est long, les amazones font des haltes, peut-être pour attendre les traînards, peut-être aussi parce qu’elles hésitent sur la direction qu’il convient de prendre. La force des colonnes expéditionnaires est très variable ; parfois on compte à peine quelques centaines d’individus, souvent de mille à deux mille. Les entreprises de ces fameuses guerrières s’effectuent du mois de juin au mois d’août ; les départs ont toujours lieu l’après-midi : vers deux heures si la température n’est pas excessive, plus tard s’il fait très chaud. Les préparatifs se font vite. Des fourmis se promènent sur le dôme comme indifférentes ; tout à coup quelques individus entrent dans l’intérieur du nid. Le signal est donné : les amazones sortent par flots ; elles se frappent du front, se touchent des antennes, puis la horde tout entière s’ébranle et s’éloigne. Les fournis esclaves restent étrangères au mouvement et paraissent n’y porter aucune attention.

Dans certains cas, les amazones vont au but avec une étonnante sûreté ; par exemple si elles veulent attaquer un nid placé sur le terrain qu’elles ont coutume de fréquenter. Elles se trompent bien aisément au contraire lorsqu’elles doivent opérer dans des cantons mal connus ; — il y a des expéditions manquées. Ces fâcheuses aventures n’arrivent pas seulement aux fourmis. Un jour à quatre heures de l’après-midi, on pouvait voir sur un pré en pente, de la demeure bâtie par les fourmis brunes réduites en esclavage, les fourmis guerrières s’en aller en masses compactes. Cette troupe descend le coteau, atteint une vigne, en suit le bord et soudain s’arrête. Les amazones se répandent de tous les côtés ; s’étant rassemblées, elles se décident à continuer la marche en avant. Au bout d’un trajet médiocre, des signes d’hésitation se manifestent, les bêtes s’arrêtent de nouveau et s’éparpillent. A chaque instant, des pelotons se détachent ; l’un se porte dans une direction, l’autre va battre ailleurs la campagne ; les recherches n’ont aucun succès. Peu à peu les coureuses rejoignent le centre de l’armée, puis la colonne entière reprend le chemin de la maison, aussi légère qu’au