Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 11.djvu/812

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bêtes nuisibles, et décampent de nuit afin d’échapper à des poursuites dangereuses. Alors, selon l’avantage ou le désagrément survenu, les fourmis de visite, comme on les appelle, sont louées ou maudites. L’œcodome à grosse tête [1], la visiteuse ordinaire, abonde au Brésil. Les neutres, entièrement d’un brun noir ou rougeâtre, ont la tête munie de deux pointes et le thorax armé de trois paires d’épines. On en distingue trois sortes : les petits ayant la tête de proportion médiocre, — les véritables ouvrières, les grandes, dont la tête est énorme, polie à la surface chez les uns, mate et velue chez les autres. On n’a point encore clairement démêlé s’il y a des différences importantes dans la nature, dans les attributions, dans les aptitudes de ces trois sortes d’individus. L’œcodome emploie des feuilles pour la construction de ses nids. On en fut informé, il y a plus de quarante ans, par le récit d’un voyageur suédois, M. Lund. Passant près d’un arbre isolé en pleine végétation, le naturaliste est surpris d’entendre par un temps calme des feuilles qui tombent comme la pluie ; il s’approche, et sur chaque feuille voit une fourmi qui travaillait de toute sa force. Le pétiole bientôt coupé, la feuille tombait à terre. Au pied de l’arbre, la scène était plus curieuse encore : la terre se trouvait couverte de fourmis, qui découpaient en morceaux les feuilles à mesure qu’elles tombaient. En une heure, tout était fini : l’arbre dépouillé, les feuilles coupées, les morceaux emportés. Quel usage allaient faire les fourmis de ces morceaux de feuilles ? On l’ignorait ; avec M. Walter Bates nous l’apprendrons.

Aux environs de la ville de Para comme dans tout le pays situé à l’embouchure de l’Amazone, on rencontre partout les œcodomes, c’est le fléau des habitans. Les terribles bêtes dépouillent de leur feuillage les arbres cultivés, le préjudice est affreux pour la population. Dans certains districts, on assure qu’il est presque impossible d’avoir des cultures, tant pullulent les grosses fourmis, les saübas, ainsi qu’on les nomme dans toute la contrée. Au temps de ses premières promenades, l’investigateur des choses de la nature était fort intrigué de voir, au milieu des bois et des plantations, de gros monticules de terre qui tranchaient par la couleur avec la teinte générale du sol. Quelques-uns de ces édifices avaient 1/2 mètre de hauteur et 35 à 40 mètres de circonférence. C’étaient les nids des œcodomes, les redoutables saübas. Le dôme, formé de granules de terre agglomérés, avec des éminences comparables à des tourelles disposées par rangs, couvre de vastes et profondes galeries souterraines. Il est rare que les fourmis se montrent à l’ouvrage sur ces demeures ; — probablement elles travaillent la nuit.

  1. Œcodoma cephalotes. Cette fourmi est longue de 2 centimètres à 2 cent. 1/2.