Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 11.djvu/815

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milliers d’individus se réunissent pour battre la campagne. Un soir, l’observateur aperçut deux colonnes qui cheminaient parallèlement en sens contraire. D’un côté, les bêtes étaient sans aucun fardeau, de l’autre elles étaient chargées d’insectes meurtris ou déchirés, surtout de larves et de nymphes de fourmis. Elles allèrent porter ce butin dans un hallier contre un monceau de feuilles sèches ; la nuit survint pendant cette opération. Le lendemain, la place était vide ; mais à peu de distance, la même armée s’occupait à pratiquer des excavations dans une terre assez meuble. Des groupes entouraient les trous de mines, et dès qu’une écitone remontait traînant quelque grosse larve, ses compagnes l’aidaient à la sortir. L’insecte, trop lourd pour être emporté par une fourmi, était mis en pièces, et des ouvrières s’emparaient des fragmens. Dans l’espace de deux heures plusieurs nids furent pillés de la sorte. La besogne achevée, toute la horde gravit un monticule et parvint à l’entrée d’une de ces vastes habitations que bâtissent les termites et disparut dans le gouffre. Pendant cette marche, des individus libres couraient assister les porteurs pliant sous le faix.

Deux autres espèces du même genre fréquentent particulièrement les forêts [1] ; elles se ressemblent à tel point qu’un naturaliste doit les examiner de près pour les distinguer, mais elles-mêmes savent toujours se reconnaître ; en aucun cas elles ne se mêlent malgré des rencontres incessantes. Parmi ces écitones on remarque des différences surprenantes ; il y a des naines et des géantes. Ces féroces fourmis chassent en troupes dont on ne parvient pas à compter les milliers d’individus. Malheur à l’homme qui tombe sur le passage d’une telle armée ; aussitôt, comme si elles avaient une injure à venger, les terribles bêtes grimpent après ses jambes, le mordent avec les mandibules et le piquent de l’aiguillon ; le supplice est atroce. Lorsque le voyageur trop peu défiant est accompagné d’Indiens, ceux-ci, à la première apparition de la redoutable cohorte, donnent le signal de s’enfuir en criant tauóca ; c’est le nom des fourmis carnassières dans la langue des indigènes. Les écitones inspirent la frayeur à tous les animaux ; elles s’attaquent à de grosses araignées, à des chenilles, à des larves qu’elles découvrent dans le bois pourri, et les mettent en pièces ; chaque ouvrière prendra le morceau qu’elle est capable de porter. Il est vraiment curieux de voir ces fourmis qui ont toutes les audaces tomber sur les nids de guêpes accrochés dans les buissons ; elles rongent l’enveloppe faite d’une sorte de papier, puis elles se précipitent à l’intérieur et saisissent larves et nymphes qui sont aussitôt

  1. Eciton hamata et Eciton drepanophora.