Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 11.djvu/844

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immortelles sœurs s’appeler et se répondre. Sans doute il y aura toujours des orchestres et toujours des théâtres, mais il se peut bien que l’art musical ait, lui aussi, fixé son point qu’il ne dépassera pas. Des redites plus ou moins heureuses, des glanes, des grapillages à travers la vigne du Seigneur, ce sera tout, la moisson est rentrée, les vendanges sont faites, adieu paniers ! Que prétendre à la scène après ce que le XVIIIe siècle et le nôtre auront vu ? que rêver au-delà de la neuvième symphonie ? J’entends dire : On fera autrement. Nous connaissons ce jeu des antithèses. Au lendemain du grandiose, le mignon, le mignard, après le sentiment le sentimentalisme, après Shakspeare et Molière, Marivaux d’abord, puis la comédie d’actualités, puis finalement Tabarin sur son tréteau.

Un art qui ne cherche plus à se renouveler que par les raffinemens et les curiosités techniques ne m’inspire aucune confiance. On imite les peintres du moment, on épuise la gamme du gris, on fait chanter ensemble toutes les tonalités du bleu, du rose, du violet, on termine un rhythme sur un accord étranger à la note finale. Écoutez cette sonorité, comme c’est amusant ! Il y a des délicatesses et des mystères de langage qui ne peuvent être révélés à l’écrivain que par la probité de son cœur et que n’enseignent point les préceptes de rhétorique. Chez Beethoven, l’abondance des modulations commence par vous étourdir. C’est d’abord une sorte de vertige ; regardez-y de près, et vous verrez toujours dans la plus excessive variété régner l’ordre voulu, la nécessité justifiant l’audace. Longtemps avant l’entrée de la modulation, le compositeur vous la fait pressentir, vous la montre qui point à l’horizon. Vous le voyez en quelque sorte tendre vers elle, tandis que la tonique le retient toujours ; l’effort persiste, augmente, bientôt la résistance faiblit, et nous sommes encore sous le pouvoir de l’ancien ton que déjà le nouveau nous circonvient, nous enveloppe ; n’importe, l’acte même de la transition, quoique préparé, annoncé, ne manque jamais de nous saisir comme une manifestation libre et spontanée ; le pas en avant avait beau être fait, le maître ne nous l’avait pas déclaré ; il le déclare, et notre saisissement, notre ravissement lui répond. Aujourd’hui la modulation est de sa nature plus fantaisiste, elle est surtout une piquante distraction de l’oreille, entre sans qu’on l’annonce et souvent oublie de se résoudre. Plus d’un cherche même de ce côté des voies nouvelles pour étendre la langue. Quant à la classification des genres, il n’en faut point parler. Nous écrivons des opéras pour la salle de concert et des oratorios pour le théâtre, nos cantates sont des pièces en cinq actes. Des idées, hélas ! nous n’en avons plus, mais nous avons énormément d’esprit, et cet esprit nous sert à plaisanter, à bafouer les idées. Homère, Virgile et Théocrite, Hélène et Paris, Enée et Didon, Daphnis et Chloé, c’est si