Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 11.djvu/908

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de situation de ce qui avait été fait et de ce qui restait à faire, » quelque chose comme un bilan des prospérités croissantes de l’intelligence au milieu des somptuosités industrielles de l’exposition. Ce ministre bien intentionné pour les lettres ne voyait pas se préparer à courte échéance un bien autre règlement de comptes, le bilan d’une nation vaincue dans ses idées, dans ses mœurs, dans tous ses prestiges, dans ses habitudes ou ses illusions de prépondérance intellectuelle comme dans ses traditions de grandeur guerrière. Il ne voyait pas, et personne ne pouvait voir alors dans l’obscurité d’un prochain avenir poindre une de ces crises qui ressemblent à une liquidation désastreuse, à la fin d’une période de l’histoire, — qui pour un peuple vivace, prompt à se réveiller sous l’aiguillon du malheur, peuvent devenir aussi le commencement d’un ordre nouveau.

Ce qui n’est point douteux, c’est que, dans cette carrière d’un siècle où la fortune changeante des armes et des révolutions a si souvent remué le monde, les lettres ont eu déjà le temps de passer par bien des phases ou bien des épreuves avec la société française dont elles sont l’expression. Ce qui n’est pas moins certain, c’est que, dans ce grand et décevant travail de civilisation qui ressemble à un drame, toutes les faiblesses sont pour ainsi dire solidaires : il y a des corruptions de l’esprit comme il y a des corruptions politiques ; il y a des décadences du goût, de l’art, des idées, de l’imagination, comme il y a des décadences des mœurs publiques, des institutions, et le jour vient où, confondues dans une défaite commune, épuisées de sève et d’efforts, les lettres elles-mêmes, au lieu de compter des « progrès, » sont réduites à s’avouer qu’elles ont manqué, comme le génie du gouvernement a manqué, comme la vieille vertu guerrière a manqué. Ce qui est bien évident enfin, c’est que pendant longtemps on est allé à cette crise de confusion ou de décomposition momentanée sans y songer, sans s’apercevoir qu’on livrait par degrés au torrent des influences malfaisantes les conditions vitales de d’art, la dignité de l’esprit, la générosité des inspirations, la vérité, tout ce qui fait qu’une littérature reste l’éclat et la force d’une société intelligente.

Qu’on ne s’y méprenne pas en effet, la catastrophe a pu être soudaine, le mal n’est pas l’œuvre d’un jour. Voilà trente ans et plus que Sainte-Beuve, signalant le commencement de décroissance de l’esprit littéraire, écrivait ici même : « Il y a des années critiques, climatériques, comme disaient les anciens médecins, palingénésiques, comme disent les modernes philosophes. Ne sommes-nous pas, sous l’aspect littéraire et moral, à un de ces momens ? .. N’aura-t-on eu décidément que de beaux commencemens, un entrain