Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 11.djvu/918

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


l’heure en 1867, n’ait point eu sa moisson. La littérature est toujours prompte à renaître dans notre pays au premier souffle de paix, et le génie français, malgré ses défaillances passagères, a d’inépuisables ressources. On a beau faire, l’esprit se remet à l’œuvre dès que la tourmente est passée. Il y a eu sous l’empire une littérature, et même d’une certaine façon il y a eu deux littératures. Il s’est produit après tout pendant le dernier règne un phénomène à peu près semblable à ce qui est arrivé au commencement du siècle. Le premier empire dans toute sa puissance a eu sa littérature indépendante, qui échappait à sa direction, qu’il considérait comme une ennemie, et qui n’a pas moins exprimé, autant qu’elle le pouvait, la pensée libre du temps. Malgré les duretés de Savary et les rigueurs de la police napoléonienne, le livre de l’Allemagne, conçu et écrit sous l’empire, a survécu à l’empire comme un témoignage de l’inspiration libérale qui vivait encore sous le règne le plus absolu. La suppression du Mercure n’a point effacé la phrase fameuse de Chateaubriand sur Tacite déjà né dans l’empire. Ce que Chateaubriand, Mme de Staël, Benjamin Constant, Lemercier, ont été autrefois devant le premier César, d’autres l’ont été à leur tour sous le second empire.

Ce n’étaient pas des ennemis dangereux par leurs conspirations, c’étaient des esprits indépendans, fidèles à l’honneur et à la liberté de leur pensée, qui se rencontraient ensemble au camp des vaincus. Ils étaient assez nombreux, ces vaincus du libéralisme, qu’un ami disparu, Eugène Forcade, appelait avec une spirituelle fierté les « brigands de la Loire » du moment, et le malheur des temps n’était pas sans compensation, il rendait à la littérature bien des hommes que la politique lui avait pris, qui retrouvaient le feu de leur jeunesse avec la maturité de l’expérience et des déceptions. M. de Rémusat écrivait alors toutes ces études sur Burke, sur Horace Walpole, sur Bolingbroke, sur Fox, qui sont devenues un livre, le Dix-huitième siècle en Angleterre. M. Guizot racontait ici même les grandes luttes parlementaires anglaises et la grande carrière de Robert Peel à un pays qui n’avait plus de parlement. Cousin faisait revivre le XVIIe siècle et les belles héroïnes de la fronde, qui eurent les derniers feux de sa passion et de son éloquence, tandis que Villemain publiait ses Souvenirs sur Chateaubriand, sur M. de Narbonne. Ampère, qui ne fut jamais un politique, se mettait à faire de la politique à propos de l’histoire romaine, et Tocqueville interrogeait l’éternel problème de la société moderne dans son livre sur l’Ancien régime et la révolution. Ceux qui avaient commencé sous la restauration ou même sous la monarchie de juillet se retrouvaient encore les premiers à l’œuvre, et auprès d’eux d’autres plus jeunes