Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 11.djvu/922

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s’accomplit chaque jour. Visiblement à tous les degrés, il y a des hommes qui ne comprennent rien à tout ce qui est arrivé, qui en sont toujours au passé, à la routine, qui par obstination ou par médiocrité ne voient guère qu’il faut avant tout un esprit militaire rajeuni pour vivifier les élémens nouveaux de l’armée française reconstituée. C’est l’histoire de notre politique, de l’assemblée de Versailles, de nos savans stratégistes de couloirs parlementaires. Il y a des tactiques, des combinaisons de partis, des habiletés qui auraient pu être toutes simples autrefois, qui auraient eu du succès dans le monde et qui ne sont plus qu’un artifice peu opportun, parce qu’elles ne répondent ni aux nécessités supérieures de la situation, ni au sentiment intime du pays. J’en suis bien désolé pour ceux qui disposent sûr leur échiquier centre gauche, centre droit, droite modérée, gauche conservatrice : c’est peut-être nécessaire, le pays ne comprend pas toujours le jeu, il ne s’y intéresse guère plus qu’à la coalition de 1839. On se dit que c’est trop de subtilité pour une nation si malheureuse. Et ce qui est vrai de la politique est bien plus vrai encore dans les affaires de l’esprit. Il est bien clair que tout ce qui s’agitait, tourbillonnait et faisait du bruit il y a dix ans n’a plus d’écho aujourd’hui. Que ce que j’appelais la littérature de la fin de l’empire essaie encore de vivre, qu’on occupe le public d’indiscrétions, de romans réalistes, de nouvelles à sensation, du crime de la veille, du procès du lendemain, franchement à quoi tout cela peut-il répondre ? Lorsque dans un autre ordre d’idées M. Louis Blanc, reprenant un chapitre de son Histoire de la révolution française, refait pour la centième fois l’apologie de la convention, du comité de salut public, des montagnards, il peut remplir d’enthousiasme ses fidèles rangés autour d’une table, il ne parle pas au sentiment public fatigué, saturé de déclamations et de réhabilitations. Fantaisies, romans de l’histoire, philosophies équivoques, il n’y a point à s’y tromper, c’est là tout un ensemble littéraire qui déjà plonge dans l’ombre.

Les temps sont changés, les événemens usent les sophismes, comme ils usent les vanités et les fausses grâces de l’esprit, comme ils sont quelquefois l’épreuve des plus vigoureux talens eux-mêmes, et, si je voulais préciser ma pensée, je la résumerais dans la destinée littéraire, dans le rôle de l’auteur de ce livre : Avant l’exil. Certes M. Victor Hugo a été dans notre siècle une des plus puissantes natures d’artiste. Comme cette cloche au métal sonore qu’il a si glorieusement poétisée un jour, son imagination a résonné au souille de tous les événemens. Depuis ce renouvellement littéraire auquel se lie sa jeunesse, il a été de toutes les époques ou, si l’on veut, de toutes les métamorphoses du siècle, écrivant les Odes royalistes, les Orientales, sous la restauration, les Feuilles