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hostilités contre l’Espagne. Les autres membres du cabinet, plus dociles à l’inspiration du roi, s’y refusèrent, il se retira. Il fut remplacé par lord Bute, un Écossais presque étranger jusqu’alors à la vie publique. Lord Bute n’était pas un ignorant, il parlait assez bien pour soutenir la lutte dans la chambre des communes ; il avait beaucoup étudié, mais il était avant tout homme de cour. Après avoir été attaché à la maison du prince Frédéric, il était resté auprès de la princesse douairière, dont la malignité publique voulait qu’il fût l’amant. Il est certain qu’il possédait alors beaucoup d’empire sur l’esprit du jeune roi, dont il avait sans doute dirigé l’éducation. Le peuple, dont Pitt était l’idole, se moquait volontiers de ce nouveau ministre si différent de ceux qui l’avaient précédé. C’était le beau temps de la caricature politique. Quand les dessinateurs à la mode représentaient une botte enjuponnée, chacun savait comprendre que cette grossière allusion rappelait les relations coupables que l’on croyait exister entre lord Bute et la mère de George III.

Une fois Pitt écarté, on vit se produire une révolution à laquelle personne ne s’attendait après tant d’années de gouvernement parlementaire, révolution pacifique sans doute, dangereuse néanmoins parce qu’elle avait pour but avoué de réagir contre le régime établi depuis un demi-siècle. La faction jacobite était tellement affaiblie par l’effacement de son chef, Charles-Edouard, après l’insurrection de 1745, qu’elle avait cessé d’être un danger sérieux pour la dynastie hanovrienne. Les plus fidèles partisans des malheureux Stuarts étaient des hobereaux vivant retirés dans leurs terres, où ils prétendaient qu’il n’y avait plus eu de beau temps depuis l’expulsion du roi légitime. Fatigués de leur isolement, ils ne demandaient pas mieux que de se rallier au nouveau souverain, pourvu que celui-ci fût favorable aux principes qu’ils avaient toujours défendus, ce qui arriva précisément avec George III, prince borné, d’un esprit peu cultivé, imbu de l’idée qu’en sa qualité de roi il devait être le maître, et disposé d’ailleurs à soutenir cette opinion avec un rare entêtement.

Il n’est donc pas étonnant que lord Bute, avec le concours de circonstances si propices, ait triomphé promptement, d’autant que la chambre des communes depuis Walpole ne s’était jamais montrée rebelle aux séductions du pouvoir. Cependant, dès les premiers obstacles qu’il rencontra, le nouveau ministre se dégoûta de la lutte. Il se retira au mois d’avril 1763, après avoir conclu le traité de Paris qui rétablissait la paix entre la France et l’Angleterre. Cette démission inattendue surprit beaucoup de gens. Craignait-il le ridicule que les pamphlets et les caricatures s’efforçaient de répandre sur lui ? se flattait-il de conserver le pouvoir sans en avoir les soucis