Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 11.djvu/943

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le secourir, et qu’il finirait par être oublié. C’était raisonner juste ; mais Wilkes n’était pas homme à rester inactif.

Il était alderman. A ce moment se discuta de nouveau une question toujours débattue, souvent tranchée par les mesures prohibitives de l’une ou l’autre chambre, et toujours renaissante néanmoins, tant il est vrai que la loi ne prévaut pas contre l’opinion publique. Les communes avaient interdit aux journaux de publier leurs débats. Les publicistes s’en dédommageaient par des subterfuges dont personne n’était dupe. Ainsi les journaux rendaient compte des séances du club politique ou du sénat de Lilliput. Ils attribuaient les discours à Brutus ou à Cicéron, ou bien encore ils désignaient les orateurs par des initiales. On l’a dit plus haut, le North-Briton appela les gens par leur nom, ce qui était au fond plus poli que de les indiquer par un sobriquet transparent. Un certain régime de tolérance s’était établi lorsque le colonel Onslow, l’un des députés contre qui la malignité de la presse s’était le plus exercée, s’avisa de réclamer des poursuites contre deux imprimeurs. George III ne manqua pas de manifester la satisfaction qu’il éprouvait de cette proposition. Il avait la presse en horreur, comme tous les despotes. Par son ordre, les ministres se résignèrent, quoiqu’à regret, à décréter d’accusation les imprimeurs incriminés, avec une récompense de 50 livres sterling pour quiconque appréhenderait l’un d’eux. Ceci étant connu, un imprimeur nommé Wheble se fit arrêter par un ouvrier typographe et conduire devant le magistrat de service à Guildhall. C’était Wilkes, qui mit l’imprimeur en liberté et tout au contraire retint en prison l’ouvrier pour avoir indûment appréhendé au collet l’un de ses concitoyens. Peu après, un officier de la chambre des communes arrêta à son tour l’éditeur de l’Evening-Post. Le lord-maire, assisté d’un autre alderman, fit dans ce cas ce que Wilkes avait déjà fait ; il relâcha l’imprimeur et ne laissa l’officier de la chambre en liberté que sur caution. Là-dessus, la chambre des communes s’irrita que ses ordres fussent ainsi méconnus. Le lord-maire et les deux aldermen furent cités à la barre. Wilkes refusa de comparaître ; il inspirait tant de crainte que l’on n’osa pas insister. Ses complices furent envoyés à la Tour, où ils restèrent six semaines, recevant par compensation les témoignages d’estime de tous les membres influens de l’opposition. En définitive, la question était jugée ; la chambre, après cet acte de sévérité, n’osa plus se plaindre. Imprimeurs et éditeurs eurent dorénavant toute liberté de fabriquer des comptes-rendus des séances comme il leur plaisait.

C’était une victoire de l’opinion, victoire dont le public fit honneur à Wilkes seul, bien qu’il n’eût pas été seul à lutter contre la