Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 11.djvu/95

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Certes les circonstances étaient douloureuses : c’était au lendemain de nos désastres ; aucune des blessures de la guerre n’était encore fermée, on eût pu croire que tant de pertes publiques et privées arrêteraient longtemps encore l’essor de la charité ; il n’en fut rien. A la voix des Alsaciens-Lorrains demandant un asile, le pays tout entier s’émut. Ce fut une explosion sublime, un de ces élans de générosité où se retrouve le grand cœur de la France. Des comités se formèrent, des souscriptions s’ouvrirent ; l’argent, les dons en nature, affluèrent de toutes parts : l’un prit sur sa fortune, l’autre sur son salaire, et le plus pauvre fut un jour au moins assez riche pour donner. Dans les villes de l’est, le long de la frontière, et du nord au midi, à Lunéville, à Nancy, à Belfort, à Dijon, à Saint-Étienne, à Lyon, les émigrans étaient accueillis, habillés, nourris ; les municipalités elles-mêmes votaient des fonds de secours. Il semblait que la France mutilée voulût protester ainsi contre le traité que lui imposait la victoire et montrer que pour elle ceux qu’on lui avait ravis étaient encore ses enfans.

Dans cette lutte de charité et de patriotisme, Paris resta fidèle à son rôle de capitale, à ses traditions ; la grande ville, si cruellement éprouvée par la guerre étrangère et la guerre civile, sut, malgré sa gêne, s’imposer de nouveaux sacrifices ; nulle part les offrandes ne furent plus riches et plus abondantes. Dès les premiers jours qui suivirent la signature du traité de paix, plusieurs sociétés s’étaient chargées de centraliser les souscriptions et de distribuer les secours : l’Association générale d’Alsace-Lorraine, la Société catholique des Alsaciens-Lorrains, une troisième enfin qui prit le nom de Société de protection des Alsaciens-Lorrains demeurés Français : c’est de beaucoup la plus importante. Dégagée de toute considération politique ou religieuse, poursuivant l’intérêt de nos malheureux compatriotes, sans distinction de classe ni de parti, elle répondait le mieux aux intentions généreuses de l’immense majorité des souscripteurs. Pour président, elle eut M. le comte d’Haussonville. Sorti d’une de ces quatre vieilles familles qui portent dans les annales du pays le titre singulier de grands-chevaux de Lorraine, M. d’Haussonville a raconté les événemens où furent mêlés ses aïeux et ajouté la gloire littéraire au prestige d’un nom déjà illustré par le temps et les services. A bien des titres différens, l’historien de la Lorraine s’était acquis dans la société parisienne une influence incontestée, et c’est cette influence que depuis quatre ans, avec un dévoûment sans bornes, il consacre à venir en aide aux Alsaciens-Lorrains demeurés Français.

Disons d’ailleurs que, pour l’aider dans son œuvre, les collaborateurs ne lui ont pas manqué. Autour de lui étaient venus se grouper nombre d’hommes des plus distingués : artistes,