Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/169

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de mon pelage. On mit sur ma tête une tiare en drap écarlate ruisselante de gros diamans et de merveilleux rubis, on ceignit mon front des neuf cercles de pierres précieuses, ornement consacré qui conjure l’influence des mauvais esprits. Entre mes yeux brillait un croissant de pierreries et une plaque d’or où se lisaient tous mes titres. Des glands d’argent du plus beau travail furent suspendus à mes oreilles, des anneaux d’or et d’émeraudes, saphirs et diamans furent passés dans mes défenses, dont la blancheur et le brillant attestaient ma jeunesse et ma pureté. Deux larges boucliers d’or massif couvrirent mes épaules, enfin un coussin de pourpre fut placé sur mon cou, et je vis avec joie que mon cher Aor avait un sarong de soie blanche brochée d’argent, des bracelets de bras et de jambes en or fin et un léger châle du cachemire blanc le plus moelleux roulé autour de la tête. Lui aussi était lavé et parfumé. Ses formes étaient plus fines et mieux modelées que celles des Birmans, son teint était plus sombre, ses yeux plus beaux. Il était jeune encore, et quand je le vis recevoir pour me conduire une baguette tout incrustée de perles fines et toute cerclée de rubis, je fus fier de lui et l’enlaçai avec amour. On voulut lui présenter la légère échelle de bambou qui sert à escalader les montures de mon espèce et qu’on leur attache ensuite au flanc pour être à même d’en descendre à volonté. Je repoussai cet emblème de servitude, je me couchai et j’étendis ma tête de manière que mon ami put s’y asseoir sans rien déranger à ma parure, puis je me relevai si fier et si imposant, que le roi lui-même fut frappé de ma dignité, et déclara que jamais éléphant sacré si noble et si beau n’avait attesté et assuré la prospérité de son empire.

Notre défilé jusqu’à mon palais dura plus de trois heures; le sol était jonché de verdure et de fleurs. De dix pas en dix pas, des cassolettes placées sur mon passage répandaient de suaves parfums, l’orchestre du roi jouait en même temps que le mien, des troupes de bayadères admirables me précédaient en dansant. De chaque rue qui s’ouvrait sur la rue principale débouchaient des cortèges nouveaux composés de tous les grands de la ville et du pays qui m’apportaient de nouveaux présens et me suivaient sur deux files. L’air chargé de parfums à la fumée bleue retentissait de fanfares qui eussent couvert le bruit du tonnerre. C’était le rugissement d’une tempête au milieu d’un épanouissement de délices. Toutes les maisons étaient pavoisées de riches tapis et d’étoffes merveilleuses. Beaucoup étaient reliées par de légers arcs de triomphe, ouvrages en rotin improvisés et pavoises aussi avec une rare élégance. Du haut de ces portes à jour des mains invisibles faisaient pleuvoir sur moi une neige odorante de fleurs de jasmin et d’oranger.

On s’arrêta sur une grande place palissadée en arène pour me