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décisives de la vie de l’empereur une série d’observations et de témoignages qui fournissent à l’histoire de précieuses lumières. Je citerai par exemple la catastrophe du duc d’Enghien, les préoccupations vengeresses qui poursuivirent si longtemps Napoléon, l’idée qu’il se faisait du destin et de la politique, la manière dont il comprenait sa mission, le sens si curieux de ses éclats de colère à propos du discours que Chateaubriand devait prononcer à l’Académie française, ce sentiment exalté de son rôle qui confinait parfois à la superstition, les raisons impérieuses qui exigeaient de ses facultés un parfait équilibre, les premiers ébranlemens de cet équilibre rompu bientôt d’une façon effrayante, enfin, pour tout dire, le grand homme vaincu au dedans de lui-même avant d’être terrassé par l’Europe, oui, vaincu intérieurement tantôt par un mal mystérieux, tantôt par la folie de l’orgueil, jusqu’à l’heure où le désespoir le poussera au suicide.

Je me suis attaché dans les études précédentes à suivre pas à pas le général de Ségur, afin de dégager sa martiale figure de l’immense mêlée des événemens ; attentif à ne point perdre sa trace, j’ai dû laisser de côté bien des faits du premier ordre qui se rapportent à l’empereur. Voici le moment d’y revenir. En rassemblant aujourd’hui ces divers épisodes, il me sera facile d’en faire jaillir comme une lumière le jugement que Ségur a porté de son maître, jugement d’autant plus précieux pour la postérité qu’il est né spontanément du spectacle des choses.


I

On connaît les détails de l’arrestation et de la mort du duc d’Enghien ; il n’y a pas lieu de les répéter ici. Marquons seulement les impressions qu’elles produisirent sur les esprits, afin de mieux comprendre ce que Ségur va nous révéler des agitations et des remords du premier consul. Dans la nuit du 20 au 21 mars 1804, Ségur était de service aux Tuileries. Paris ne se doutait pas encore que le prince fût enfermé au donjon de Vincennes. C’est à peine si le bruit du coup de main d’Ettenheim commençait à se répandre : le prince, disait-on, avait été saisi par des gendarmes français, à quelques lieues de Strasbourg, au-delà du Rhin, sur le territoire du duché de Bade. Le lendemain matin, à neuf heures, en se rendant chez le général Duroc pour faire son rapport de service, Ségur rencontre sur le grand escalier M. d’Hautencourt, adjudant-major de la gendarmerie d’élite. Cet officier était pâle, livide, et portait des vêtemens en désordre. Ségur lui en demande la cause avec surprise et reçoit des demi-réponses qui le font frissonner. M. d’Hautencourt, tout agité, parlait en balbutiant de nuit affreuse, de catastrophe, de