Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 9.djvu/115

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« Je venais de le voir devant Dieu, je voulus le voir devant les hommes. Je m’attachai donc à ses pas pendant l’audience qui suivit. Son abord fut tantôt d’un calme contraint, tantôt sombre, cependant plus accessible peut-être que de coutume. Il parcourut lentement et en tous sens ses grands appartemens, — plus lentement qu’à l’ordinaire ; lui-même aussi semblait vouloir observer. Il s’arrêta presqu’à chaque pas, se laissant entourer et adressant à chacun quelques paroles. Il rappela, ou indirectement ou directement, la nuit du 20 au 21 mars. Évidemment il sondait l’opinion, attendant, provoquant même des réponses qu’il espérait être satisfaisantes. » Ségur nous apprend ici qu’une seule des personnes provoquées de la sorte eut le courage d’approuver, d’afficher même une intention de flatterie ; mais ce fut avec une maladresse si grossière que Bonaparte, blessé comme d’une insulte, l’interrompit et lui tourna le dos. Ce courtisan malappris, — Ségur ne nous dit pas son nom, — félicitait le premier consul d’avoir répondu à une tentative de meurtre par le meurtre même. Les autres groupes furent graves et muets, respectueux et mornes ; cette attitude et ce silence exprimaient assez clairement la désapprobation générale. « Pour lui, ajoute l’historien, son maintien haut, sévère, et d’abord communicatif, devint de plus en plus sombre et réservé. On le voyait se renfermer en lui-même, s’efforçant de se convaincre que la nécessité politique l’absolvait, et que, sauf les formes, tout était de son côté, ce qui était faux. » Enfin, après avoir consigné une triste remarque, renouvelée plus tard par M. Thiers, à savoir que le premier consul atteignit son but, puisqu’à dater de ce moment les conspirations royalistes cessèrent, Ségur termine ainsi : « Bonaparte se retira brusquement de cette audience, mécontent, mais inflexible, sans paraître, sans être alors plus ébranlé par ce désaveu universel, qu’il ne le fut sur ce même sujet en d’autres occasions que diront ces souvenirs, et à son heure dernière à Sainte-Hélène. »


II

Est-ce que tout cela n’était qu’un rôle ? Est-ce qu’il n’y avait là qu’un masque imposé par l’intérêt au personnage public ? Ce n’est point l’avis de Philippe de Ségur. Sous l’impassibilité du visage de fer, il a senti quelque chose d’humain, le remords, le repentir, — un repentir à qui l’orgueil politique interdisait la parole, mais sensible encore pour un juge clairvoyant dans les efforts même que Bonaparte faisait pour l’étouffer. Mme de Staël, en ses Dix Années d’exil, soutient que Napoléon, devenu empereur, affectait de considérer le meurtre du duc d’Enghien comme ordonné par la raison d’état, et elle rappelle à ce sujet ses conversations sur le ressort de la