Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 9.djvu/123

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paru, dit Ségur, tenir particulièrement à ce fauteuil. Il fut élu. Quelques mois après, son discours était fini et présenté, selon l’usage, à une commission chargée de l’examiner. On pense bien que l’esprit public était fort en éveil depuis son élection : comment l’auteur du Génie du christianisme allait-il se tirer de l’éloge d’un régicide ? Passe encore pour le voltairien ; si tenace et si amer que fût Marie-Joseph dans sa passion anti-chrétienne, Chateaubriand, criblé par lui d’épigrammes, pouvait considérer de haut ces petites choses et se montrer magnanime. On devait même prévoir que l’éloge littéraire de l’auteur des Nouveaux Saints et de tant de facéties du même ordre fournirait au poète d’Atala et de René l’occasion d’une vengeance exquise. Quel plaisir de répondre à d’injurieuses moqueries par une générosité chevaleresque ! Le voltairien n’était donc pas de taille à embarrasser Chateaubriand ; mais que dirait-il du régicide, du conventionnel, de celui qui avait voté la mort de Louis XVI ? Grand sujet d’attente, curieuse chez les uns, inquiète chez les autres.

On sait aujourd’hui comment l’illustre récipiendaire s’est acquitté de sa tâche ; nous l’avons, ce discours qui a soulevé tant d’orages. Chateaubriand l’a inséré dans les Mémoires d’outre-tombe, et il suffît d’y jeter les yeux pour en admirer le merveilleux artifice. Assurément aucune convenance n’y est oubliée, il y loue ses confrères d’une façon tout ingénieuse et toute poétique. L’empereur lui-même, l’empereur et l’empire sont glorifiés dans le plus noble langage, dans un langage où les conseils de paix et de modération se glissent adroitement sous les paroles sonores. Le dernier trait est pour l’impératrice et l’enfant qui vient de naître : « Quel temps ai-je choisi, messieurs, pour vous parler de deuil et de funérailles ? Ne sommes-nous pas environnés de fêtes ? Voyageur solitaire, je méditais il y a quelques jours sur les ruines des empires détruits, et je vois s’élever un nouvel empire. Je quitte à peine ces tombeaux où dorment les nations ensevelies et j’aperçois un berceau chargé des destinées de l’avenir. De toutes parts retentissent les acclamations du soldat… Tandis que le triomphateur s’avance entouré de ses légions, que feront les tranquilles enfans des muses ? Ils marcheront au-devant du char pour joindre l’olivier de la paix aux palmes de la victoire… Et vous, fille des césars, sortez de votre palais avec votre jeune fils dans vos bras, venez ajouter la grâce à la grandeur, venez attendrir la victoire et tempérer l’éclat des armes par la douce majesté d’une reine et d’une mère. »