Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 9.djvu/208

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controverse, M. Wuttke a pu s’imaginer de bonne foi qu’il méritait bien de sa nation en lui disant ses vérités, et que les avertissemens sont plus utiles que les complaisances. Admettons, pour ne désobliger personne, qu’il a quelquefois dépassé la mesure dans ses attaques, qu’il n’a pas eu toujours avec ses adversaires tous les ménagemens convenables. Il est d’un pays où les discussions littéraires et politiques sont plus brutales qu’ailleurs, où les opinions ont peu de déférence les unes pour les autres, où beaucoup d’écrivains entrent dans les questions délicates comme un taureau de belle humeur entrerait dans un magasin de verrerie, — ils brisent tout, saccagent tout, les vitres volent en éclats, et ils s’écrient : Est-ce notre faute si vous avez des vitres ? Soit, la plume de M. Wuttke est un peu brusque, un peu bourrue ; elle n’a point cette aménité, cet aimable enjouement, cette grâce dans la malice qui déride une polémique et lui donne bon air. Cette plume morose ne sait ni rire ni sourire ; mais il est une vertu qu’on ne peut lui contester : elle est courageuse, car l’entreprise à laquelle elle s’est vouée était pleine de périls, et il lui était impossible de l’ignorer.

Quand M. Wuttke publia, il y a quelque dix ans, un premier essai sur le sujet qu’il vient de reprendre et de traiter à fond, un de ses amis lui dit : Vous êtes un homme perdu, vous venez d’écrire votre testament. S’attaquer à cette puissance souveraine qu’on appelle le journalisme, lui faire son procès sans ménager les termes, dénoncer ses erreurs, ses abus, ses mensonges, ses corruptions, ses effronteries, apporter des preuves à l’appui, citer des faits, des exemples, des noms, tant d’audace devait soulever un tolle général. M. Wuttke remarque à ce propos, non sans candeur, que, si un ouvrage pareil au sien eût été publié en France, si quelque audacieux de son genre et de sa trempe eût tenté de dévoiler les mystères d’une certaine presse parisienne, le livre eût fait sensation, qu’un peuple de lecteurs l’aurait dévoré. Assurément, mais du même coup on aurait dévoré l’auteur. Il eût été levraudé, vilipendé, déchiré, martyrisé, on n’en aurait pas laissé un morceau. Les choses se passent autrement en Allemagne ; nos voisins ont pour principe de paraître ignorer les choses et les hommes qui leur désagréent ou qui les inquiètent ; ils ont créé tout exprès le mot ignoriren pour exprimer cette ignorance volontaire qui les dispense de se fâcher et même de se justifier. Un esthéticien allemand a publié un gros livre sur les réglés et les chefs-d’œuvre de la comédie, où ne figure pas une fois le nom de Molière ; il avait juré d’ignorer Molière, il a tenu parole. Ceux qui se sentirent atteints par les accusations de M. Wuttke usèrent à son égard d’un procédé semblable ; ils affectèrent de n’avoir jamais ouï parler de M. Wuttke ni de son livre, on organisa autour de lui cette conspiration du silence qui est le plus sûr moyen de désespérer un écrivain, de le réduire à douter de son existence. Heureusement