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la voyons se démener, et c’est si vrai que, lorsque nous cherchons une forme pour exprimer notre sentiment religieux, nous remontons le cours des ans, et fouillons dans la bibliothèque du passé, dont les airs de danse, — par cela seul qu’ils furent composés naïvement comme peignait Van Eyck, comme écrivait Sébastien Bach, — deviennent pour nous presque des psaumes. Vous mettez à contribution les formules dont se servait, il y a cent ans, Haendel, lorsqu’il travaillait pour le concert ou le théâtre, et chacun de s’édifier aussitôt, de murmurer : « A la bonne heure, voilà qui s’appelle de la musique d’église ! » mais alors faire vieux serait la suprême ressource, et l’église n’admettrait musicalement que ce qui est mort. Un tel propos ne se discute pas. Mozart, ni Beethoven, quand ils composent leur musique sacrée, ne se croient obligés de sacrifier à l’archaïsme. Le Lacrymosa du Requiem, l’Incarnatus de la Messe solennelle, parlent la même langue que la Flûte enchantée et que les symphonies. Ils gardent le costume de leur temps plutôt que d’aller se vêtir à l’ancienne mode. Verdi, dans sa Messe, n’a pas suivi d’autre système. Quant à ce reproche qu’on lui fait d’avoir dramatisé le texte, en vérité c’est nous la donner belle ! Le drame ! je voudrais bien savoir comment un musicien s’y prendrait pour l’éviter ? J’ai cité Mozart et Beethoven, mais Orlando Lasso lui-même et Sébastien Bach sont dramatiques en pareil cas, et vous vous attendiez à voir un tempérament comme Verdi s’abstraire de son sujet, rester en dehors ! c’était là ne connaître ni l’homme ni le musicien. Ce qu’il faut admirer au contraire dans cette musique, c’est la profonde émotion, la subjectivité du maître ; le sujet ne lui vient pas par les côtés, il est tout entier dans son œuvre. De la première note à la dernière, il traduit, commente cette prose sublime selon sa conscience et selon son art ; il s’humilie, implore, espérant tout de l’infinie miséricorde de ce Dieu qui laisse le champ libre au repentir. On sent que la mort ne prévaudra pas ; même en ces ténèbres l’espoir luit par certaines éclaircies lumineuses ; Agnus Dei, lux æterna ! Vous pensez à Dante :

Una melodia dolce
Correva par l’aer luminoso.


Nous n’avons point à controverser la question de culte et d’orthodoxie ; mais nous maintenons que ces cris d’angoisse et d’épouvante, ces regrets, ces prières, ces tendresses de l’âme qui se refuse obstinément à désespérer, tout cela jaillit du fond d’entrailles humaines, et c’est pourquoi l’œuvre durera.

L’exécution de cette année a plus d’ensemble encore et plus d’éclat. La basse est excellente, le ténor une vraie trouvaille, du moins pour nous, qui sommes condamnés à si rude abstinence. Nos ténors français du moment me font l’effet de ces paysans de Millet attachés à leur glèbe et poussant lourdement, péniblement la charrue. Remplir son labeur