Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 9.djvu/371

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


en jour mieux appréciée chez les Festenburg, le Juif profitait de chaque circonstance pour rendre un peu de considération au nom de Kochanski.

Le fin matois faisait l'éloge de Valérien à tout propos, et M. de Festenburg lui donnait la réplique de manière à couvrir de confusion l'objet de cet enthousiasme, qui se trouvait présent.

Plus son maître d'italien affectait de réserve et de délicatesse, plus augmentait la bienveillance de Mlle Hélène ; elle augmenta au point de se trahir dans un journal intime. Le journal marque une ère nouvelle de la vie d'une jeune fille : en-deçà, il y a l'innocence enfantine, au-delà l'amour ; cet amour naît, croît et s'épanouit sans en avoir conscience, et son parfum se dégage comme celui de l'encens. Voici quelques fragmens du journal d'Hélène :

« Depuis qu'il vient ici, ma vie, tant extérieure qu'intérieure, a complètement changé; il me semble toute la journée que le soleil brille au ciel, que les fleurs embaument dans la neige, que le rossignol soupire sous les buissons aux stalactites de glace. Que m'est-il donc arrivé ? J'ai rencontré le premier homme qui eût droit à ce nom, un homme dont l'esprit, les connaissances, les talens, m'inspirent du respect. Du respect ?… N'est-ce que du respect ? Si je l'aime, l'amour est un sentiment calme, profond et saint ; il n'a rien qui trouble ou qui agite. Je ne suis tourmentée que de son absence, et parfois à un tel degré que je lui en veux de n'être pas toujours là.

« Ce qui se passe en lui ?… Il évite de se trouver seul avec moi ; mais quand nous sommes tous réunis autour de la table, que le feu pétille dans le poêle, que la bouilloire à thé chante joyeusement, alors il parle en reposant sur moi ses yeux pleins de tendresse. Hier ma main toucha par hasard la sienne, tandis qu'il me montrait le portrait esquissé de cette fille de Chioggia, et ses doigts pressèrent les miens. N'était-ce qu'un effet de mon imagination ?…

« Comment décrire ce que j'ai éprouvé aujourd'hui ? Quelques heures se sont écoulées depuis, et tout flotte encore devant moi, tant mes sens sont agités à présent même que la grande plaine de neige, les forêts, les villages, les rivières nous séparent. Il me dit… non, ce fut moi qui commençai : je lui avais demandé : — Êtes-vous plus content désormais ? Vous aviez l'air triste quand vous êtes entré dans notre maison pour la première fois, et il me semble que depuis vous avez changé de visage. — Qui pourrait être triste en votre présence, mademoiselle ? Auprès de vous, je ne suis pas l'homme que l'on connaît ailleurs. — Ailleurs comment êtes-vous donc ? — Considérez ma position, répondit-il, j'ai tout perdu, patrie, famille, fortune ; que suis-je dans votre pays ? Un étranger. Qui donc