Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 9.djvu/408

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debout, et les servantes accroupies ou agenouillées : par respect pour les maîtres, nul n’eût osé s’asseoir. Au centre du cercle dormaient les chats, les pattes repliées, le dos au feu. Quelques flocons de neige tombaient par le tuyau de la cheminée, la route aimée des fées et des lutins, et le vent qui soufflait au loin nous parlait des absens, des pauvres, des voyageurs allant par les chemins.

« Mon père et ma sœur jouaient de la harpe, et moi, bien malgré eux, je les accompagnais sur un gros tambour que je m’étais fabriqué le soir même avec un pot cassé. Vous connaissez les airs rustiques que l’on chante dans les campagnes à l’occasion de la Noël ? A cela se bornait tout notre concert. Les servantes se chargèrent de la partie vocale et entonnèrent des couplets comme celui-ci :

C’est de Noël la nuit bénie,
Demain doit naître le Sauveur ;
Apporte-nous du vin, Marie,
Nous voulons boire en son honneur.

« Et tout le monde était en liesse, tous les visages rayonnaient de plaisir ; les gâteaux secs en forme de couronne, les biscuits glacés, le pain d’épice, les confitures préparées par les bonnes sœurs, le rossolis, l’eau-de-vie de guignes, passaient de main en main, et l’on parlait de se rendre ensemble à la messe de minuit, d’assister au petit jour à l’adoration des bergers, de faire des sorbets avec la neige qui tapissait la cour, d’aller voir la crèche que nous autres, les petits garçons du village, nous avions installée au bas du clocher… Tout à coup, au milieu de cette allégresse, parvint à mes oreilles le couplet suivant, chanté par mon aïeule paternelle :

La nuit de Noël est venue,
La nuit de Noël va finir ;
Nous aussi, nous devrons partir
Pour une contrée inconnue.

« En dépit de l’insouciance naturelle aux enfans, ce couplet me glaça le cœur. En un instant venaient de s’ouvrir devant moi tous les sombres horizons de la vie.

« Ce fut comme un trait de lumière, comme une intuition au-dessus de mon âge, comme un pressentiment miraculeux, un avant-goût des tristesses et des rancœurs du poète, ma première inspiration en un mot. Je vis avec une lucidité merveilleuse la triste destinée de ces trois générations réunies sous mes yeux et qui constituaient ma famille ; mes aïeules, mes parens et mes frères me parurent une armée en marche, dont l’avant-garde entrait déjà dans la tombe, tandis que les derniers n’étaient pas encore sortis du berceau. Et ces trois générations composaient un siècle, et tous les